Argumentation versus démonstration
1. Argumentation vs démonstration : définitions clés
- Démonstration : chaîne d’inférences nécessaires, valables de manière impersonnelle, indépendamment du contexte et sans interprétation.
- Argumentation : tissu d’inférences vraisemblables, dont la validité dépend de l’auditoire, des règles du débat et de l’interprétation du discours.
2. Dimensions de la logique informelle
| Dimension | Description |
|---|---|
| Topique | Lieux communs et schèmes de raisonnement |
| Rhétorique | Techniques d’influence et persuasion |
| Interprétative | Rôle de l’interprétation dans la validité |
| Dialectique | Règles du débat et confrontation d’arguments |
3. Rationalité non déductive
- L’argumentation repose sur des indices de vraisemblance, des garanties implicites et des réserves.
- La validité est non monotone : une inférence peut être révisée face à de nouvelles informations.
4. Modèle de Stephen Toulmin (1958)
- Oppose le modèle juridique (argumentation) au modèle mathématique (démonstration).
- Introduit :
- Indices de vraisemblance → force de l’inférence
- Garanties implicites → schéma d’inférence
- Réserves implicites → questions critiques
- Faillibilité → non-monotonie des inférences
5. Exemples illustratifs
| Exemple | Conclusion vraisemblable |
|---|---|
| Harry est né aux Bermudes | Il est vraisemblablement citoyen britannique |
| Harry est né aux Bermudes, y a toujours vécu | Très vraisemblablement citoyen britannique |
| Harry est né aux Bermudes, père ambassadeur USA | Peut-être, quoique peu probablement citoyen britannique |
6. Approches historiques et contemporaines
- Aristote (Topiques) : étude des lieux communs et schèmes d’argumentation.
- Stephen Toulmin : raisonnement faillible et garanties.
- Douglas Walton : schèmes d’argumentation présomptive, sophismes comme dévoiements rationnels, questions critiques pour évaluer la validité.
À retenir : L’argumentation est une rationalité non déductive fondée sur des inférences vraisemblables, dépendantes du contexte, tandis que la démonstration est une chaîne d’inférences nécessaires, universelles et impersonnelles.
Dimension topique : indices de vraisemblance et garanties
1. Dimension topique : indices de vraisemblance et garanties
La dimension topique concerne la prise en compte de l’auditoire réel dans l’évaluation des arguments, au-delà de la simple validité formelle.
2. Argumentation vs démonstration
| Aspect | Argumentation | Démonstration |
|---|---|---|
| But | Convaincre un auditoire | Prouver une vérité universelle |
| Souci principal | Acceptabilité par l’auditoire | Vérité objective |
| Dimension clé | Topique (lieux communs, présomptions) | Logique formelle |
3. Le souci de l’auditoire (Chaïm Perelman)
- L’évaluation d’une argumentation doit tenir compte de l’auditoire auquel elle s’adresse (Perelman, Nouvelle rhétorique, 1958).
- L’auditoire est celui qui admet des présomptions, émet des réserves, et complète les enthymèmes.
- La force de conviction dépend de la connaissance des valeurs, habitudes et croyances de l’auditoire.
4. Rhétorique et topique : procédés sophistiques
Les sophistes utilisaient des procédés oratoires efficaces, qui illustrent la dimension topique :
- Esprit de répartie et présence des arguments (même dramatisés)
- Création de connivence en exaltant des valeurs admises
- Apparence de conviction modérée
- Cacher ses ficelles tout en dévoilant celles de l’adversaire
- Forcer l’adversaire à être technique
5. Prise en compte de l’auditoire dans l’évaluation logique
- Ce ne sont pas seulement les schèmes d’argumentation qui comptent, mais leur usage légitime ou sophistique.
- L’évaluation doit considérer le contexte, notamment l’auditoire.
- Critères d’évaluation liés à l’auditoire :
- Univocité vs ambiguïté
- Circularité
- Questions multiples
- Autorité vs ad hominem
- Renversement de la charge de la preuve (présomptions)
6. Justification externe et fondement des prémisses
- Fonder la conclusion sur les prémisses est nécessaire, mais il faut aussi :
- Fonder les prémisses elles-mêmes
- Légitimer le schème inférentiel
- Cela relève des questions épistémologiques et de la justification externe, qui dépasse le raisonnement interne.
7. Indices de vraisemblance et garanties
- L’auditoire joue un rôle actif dans la validation des présomptions et la complétion des arguments implicites.
- L’argumentation s’appuie sur des indices de vraisemblance adaptés à l’auditoire, qui garantissent la force persuasive.
À retenir : L’argumentation est une interaction avec un auditoire réel, qui accepte ou rejette les présomptions, complète les arguments et légitime l’usage des schèmes, ce qui distingue la topique de la simple démonstration formelle.
Dimension rhétorique : le souci de l'auditoire
1. Dimension rhétorique : le souci de l'auditoire
La dimension rhétorique de l'argumentation concerne l'adaptation du discours à l'auditoire. Elle vise à rendre l'argumentation acceptable et persuasive pour ceux à qui elle s'adresse, en tenant compte de leurs attentes, connaissances et valeurs.
2. Rhétorique vs démonstration
| Aspect | Argumentation (Rhétorique) | Démonstration (Logique) |
|---|---|---|
| But | Convaincre un auditoire spécifique | Établir une vérité universelle |
| Critère de validité | Acceptabilité par l'auditoire | Validité formelle et vérité logique |
| Flexibilité | Adaptation au contexte et à l'auditoire | Rigueur et invariance des règles |
3. Le souci de l’auditoire
- L'argumentation doit prendre en compte les attentes, connaissances et valeurs de l'auditoire.
- La force persuasive dépend de la capacité à répondre aux objections et à parler dans un langage accessible.
- La rhétorique implique une prise en compte pragmatique des mots et de leur poids.
4. Vérité, acceptabilité et acceptabilité universelle
- Vérité (logique) : correspond à la validité objective et universelle d'un raisonnement.
- Acceptabilité (rhétorique) : correspond à la capacité d'un argument à être accepté par un auditoire donné.
- Acceptabilité universelle : concept procédural visant à imaginer un auditoire idéal, impartial et compétent, capable d'évaluer objectivement l'argument.
a) Auditoire universel (concept procédural)
- Abstraction progressive des spécificités de l'auditoire particulier.
- Ajout d'objections potentielles d'autres auditoires.
- Imagination d'un auditoire idéal doté de compétence, réflexivité et ouverture critique.
L'acceptabilité universelle vise à dépasser les biais d'un auditoire particulier pour approcher une évaluation objective.
5. Poids des mots et valeur rhétorique
- La valeur rhétorique d'un argument dépend aussi du choix des mots, de leur connotation et de leur impact émotionnel.
- Le langage quotidien est riche en ambiguïtés qui peuvent être exploitées pour persuader ou nuancer.
- La rhétorique doit gérer les malentendus et les marges de négociation liées à ces ambiguïtés.
6. Maximes conversationnelles (implicites)
- Les échanges argumentatifs reposent sur des règles implicites (maximes) qui facilitent la compréhension et la coopération.
- Ces maximes influencent la manière dont un argument est perçu et accepté.
À retenir : La dimension rhétorique de l'argumentation consiste à adapter le discours à l'auditoire pour maximiser l'acceptabilité, en tenant compte à la fois des objections, du poids des mots et d'un idéal d'acceptabilité universelle.
Dimension interprétative : poids des mots et valeur rhétorique
1. Poids des mots et valeur rhétorique
Le poids des mots influence la force persuasive d’un argument au-delà de sa validité logique. Deux expressions peuvent être logiquement équivalentes mais avoir des effets rhétoriques très différents.
a) Effets rhétoriques au-delà du poids logique
-
Doubles négations :
Exemple :- « Nous ne laisserons pas ce crime impuni »
- « La démocratie n’est pas une mascarade »
Ces formulations renforcent ou atténuent l’impact émotionnel sans changer la vérité logique.
-
Tautologies :
Formules comme p ∨ ¬p sont toujours vraies mais n’apportent aucune information nouvelle. Leur usage peut être perçu comme un artifice rhétorique.
b) Valeur logique vs valeur rhétorique
| Aspect | Valeur logique | Valeur rhétorique |
|---|---|---|
| Objectif | Vérité et validité formelle | Impact persuasif et émotionnel |
| Exemple | « Pierre est ici et Paul est parti » | « Pierre est ici mais Paul est parti » (introduit une nuance) |
| Effet | Invariable selon la logique | Variable selon le contexte et la formulation |
2. Maximes conversationnelles et interprétation
Les maximes conversationnelles (quantité, qualité, pertinence, manière) guident l’interprétation des énoncés dans le langage quotidien. Elles expliquent comment les ambiguïtés et sous-entendus participent à la richesse argumentative.
- Ambiguïtés : sources de malentendus mais aussi de marges de négociation dans le dialogue.
- Qualification des faits : les mots choisis pour décrire une situation orientent la conclusion tirée.
3. Dimension interprétative dans l’argumentation
L’interprétation des prémisses (données linguistiques) est cruciale car elle conditionne la validité pratique de l’argument.
Exemples illustratifs :
-
« Les populations indiennes d’Amazonie vivent en état de sous-développement. Donc il convient de leur apporter notre savoir. »
→ L’interprétation de « sous-développement » oriente la conclusion politique. -
« Des jeunes femmes musulmanes manifestent pour le respect du droit à la libre expression. Donc le projet de loi sur l’interdiction des signes religieux menace une liberté fondamentale. »
→ Le poids des mots « menace » et « liberté fondamentale » amplifie la portée argumentative.
4. Résumé des dimensions liées à la logique informelle
| Dimension | Description |
|---|---|
| Topique | Choix des arguments pertinents |
| Rhétorique | Effets stylistiques et persuasifs des formulations |
| Interprétative | Sens donné aux prémisses et qualification des faits |
| Dialectique | Gestion des objections et contre-arguments |
À retenir : La force d’un argument ne dépend pas seulement de sa validité logique, mais aussi du poids des mots et de leur valeur rhétorique, qui modulent l’interprétation et l’impact persuasif.
Dimension dialectique : jeux dialogiques et construction d'accords
1. Dimension dialectique : jeux dialogiques et construction d'accords
La dimension dialectique s'intéresse à l'argumentation comme un jeu dialogique où les participants cherchent à construire des accords rationnels, au-delà de la simple démonstration logique.
2. Effets rhétoriques au-delà du poids logique
- Contradictions : propositions du type sont nécessairement fausses, mais peuvent avoir un effet rhétorique fort (ex. : « L’enfance de l’accusé fut heureuse et malheureuse »).
- Répétition : renforce l'impact émotionnel ou persuasif sans changer la valeur logique (ex. : « Elle a tué son enfant… »).
- Ordre des propositions : l’ordre dans lequel on présente les arguments peut influencer la force perçue (ordre croissant, décroissant, naturel, nestorien).
- Construction explicite : énumération valorisante ou dévalorisante pour influencer l’auditoire (ex. : « Il était beau, grand, fort, intelligent et riche »).
3. Logique informelle vs démonstration
| Dimension | Logique informelle / Argumentation | Démonstration logique |
|---|---|---|
| Nature | Communication persuasive, contextuelle | Raisonnement formel, rigoureux |
| Objectif | Convaincre, persuader | Prouver, démontrer |
| Effets rhétoriques | Usage de répétition, ordre, poids des mots | Strictement logique, sans effets rhétoriques |
| Valeur | Valeur interprétative, pragmatique | Valeur vérité formelle |
4. Maximes conversationnelles (Grice)
Pour assurer une communication rationnelle et efficace, quatre maximes guident les échanges :
| Maxime | Principe clé | Exigence principale |
|---|---|---|
| Qualité (Véridicité) | « Sois fiable » | Ne pas dire ce que l’on croit faux ou sans preuve |
| Quantité (Informativité) | « Sois informatif » | Fournir l’information nécessaire et suffisante |
| Pertinence | « Sois pertinent » | Rester centré sur le sujet et l’objectif du dialogue |
| Manière (Clarté) | « Sois compréhensible » | Éviter ambiguïtés, obscurités, et désordre |
5. Jeux dialogiques : principes et règles
Les jeux dialogiques modélisent l’argumentation comme une interaction structurée avec des règles précises :
- Jeu des obligations : gestion du stock d’engagements et respect de la consistance sémantique.
- Jeu du « pourquoi-parce que » : échanges d’assertions et demandes de justification.
- Règle des retraits autorisés : conditions sous lesquelles un participant peut retirer ou modifier ses engagements (DPP vs DPR).
- Règle des présomptions : principes sur la charge de la preuve et les concessions.
6. Règles fondamentales des jeux dialogiques
| Type de règle | Description |
|---|---|
| Règles de locution | Types d’actes de langage : assertions, questions, objections, justifications, concessions |
| Règles d’engagement | Engagements implicites ou explicites liés aux actes de langage |
| Règles structurales | Conditions et situations qui autorisent ou imposent certains actes |
| Règles de victoire | Critères définissant la fin du dialogue et la victoire d’un participant |
7. Contribution de Charles Hamblin (1922-1985)
- Réinterprète les sophismes comme des coups stratégiques dans un jeu dialectique.
- Met en lumière la dimension interactionnelle et stratégique de l’argumentation, dépassant la simple logique formelle.
À retenir : L’argumentation est un jeu dialogique où la vérité se construit par l’échange, le respect des règles et la gestion des engagements, au-delà de la simple validité logique.