La vie théâtrale et son évolution au XVIIIème siècle en France
1. La vie théâtrale et son évolution au XVIIIème siècle en France
Le XVIIIe siècle est le siècle du théâtre en France, marqué par une augmentation spectaculaire des représentations, des publics et des textes, phénomène appelé théâtromanie. Cette expansion est favorisée par :
- L'affaiblissement de la monarchie absolue
- Le fossé entre les aspirations bourgeoises et le conservatisme aristocratique
- Le développement du commerce, des voyages et des découvertes sociales et politiques
a) Le cercle des Lumières et le théâtre
Les Lumières, regroupement d’artistes et intellectuels, s’opposent à l’obscurantisme religieux et social. Ils prônent :
- L’égalité et la lutte contre les privilèges
- La liberté, y compris de culte
- La tolérance et le bonheur individuel
Le théâtre devient un outil de diffusion des idées nouvelles, un espace de débat politique et social, avant même d’être un art.
Les lieux de théâtre au XVIIIe siècle : du monopole à la concurrence
1. Les théâtres privilégiés et le système officiel
Paris compte trois grands théâtres publics subventionnés par l’État :
| Théâtre | Date de création | Particularités |
|---|---|---|
| Opéra (Académie Royale de Musique) | 1669 | Théâtre musical, monopole sur le chant |
| Comédie-Française (Théâtre français) | 1680 | Théâtre classique, répertoire conservateur |
| Comédie-Italienne (Théâtre Italien) | 1716 | Théâtre comique et italien |
- Privilège : droit exclusif d’exploiter un type de spectacle, source de conflits, aboli à la Révolution.
- Le théâtre est géré par le ministre de la Maison du Roi, avec un partenariat État-culture qui instaure la notion de service public.
- Les troupes doivent jouer à Versailles sur demande royale.
- La censure, instaurée en 1706, contrôle étroitement les pièces, mais les auteurs développent des stratégies pour la contourner (ex : Beaumarchais avec Le Mariage de Figaro).
2. Les théâtres non-officiels : de la Foire au Boulevard
a) Les foires parisiennes
- Deux foires principales : Saint-Laurent (été) et Saint-Germain (hiver).
- Spectacles variés : montreurs d’animaux, acrobates, funambules, etc.
- Professionnalisation progressive avec location de loges et multiplication des troupes.
b) Rivalités et adaptations
- La Comédie-Française, soutenue par l’État, interdit certaines pratiques aux forains (pièces entières, dialogues parlés).
- Les forains innovent : pièces en monologues, dialogues hors scène, écriteaux, vaudevilles chantés par le public.
- L’Opéra, en déficit, loue ses privilèges aux compagnies de foire.
- Naissance de l’Opéra-comique, genre plus léger et populaire, qui s’institutionnalise en 1762 en s’associant à la Comédie-Italienne.
c) Le public de la foire
- Initialement populaire (prix bas), il devient progressivement plus aisé avec la hausse des tarifs, attirant nobles et bourgeois.
À retenir : Le XVIIIe siècle voit une explosion du théâtre en France, avec un système officiel subventionné et censuré, mais aussi une scène foireuse innovante et populaire, où le théâtre devient un vecteur majeur des idées des Lumières.
Les lieux de théâtre au XVIIIe siècle : du monopole à la concurrence
1. Le Boulevard : naissance d’un théâtre populaire et concurrentiel
- 1759 : ouverture des salles de billards et guinguettes sur les boulevards au nord de Paris, lieux de loisirs et de promenade.
- 1762 : incendie de la Foire Saint-Germain, provoquant le déplacement des spectacles vers les boulevards et la fin du théâtre de foire.
- Le théâtre de boulevard se développe, mêlant acrobaties, marionnettes, fééries et parodies des pièces des grands théâtres.
| Personnalités clés | Contributions principales |
|---|---|
| Jean-Baptiste Nicolet | Troupe des Grands Danseurs, succès en acrobaties (Théâtre des Grands Danseurs du Roi, 1772) |
| Nicolas Audinot | Théâtre de l’Ambigu-comique, diversité des spectacles, marionnettes, fééries avec enfants |
| Nicolas Vienne (Beauvisage) | Théâtre des Associés, parodies de Voltaire et Diderot |
- 1784 : l’Opéra obtient le privilège sur toutes les salles de boulevard, imposant des contraintes strictes (redevance, limitation des actes, contrôle des textes).
- Malgré ces contraintes, certains théâtres de boulevard deviennent exigeants et attirent un public modeste, posant la question de la vocation du théâtre : divertir (boulevard) vs instruire (théâtre privilégié).
2. La séance théâtrale au XVIIIe siècle : un rituel social et un espace complexe
a) Le lieu théâtral
-
Jeux de paume aménagés en théâtre : absence de salles dédiées à Paris au XVIIe siècle, adaptation des salles rectangulaires avec :
Espace Public visé Particularités Parterre Hommes (femmes interdites) Debout, lieu populaire Loges Classes aisées Places assises, prestige Amphithéâtre Lettrés, auteurs Vue sur scène, statut intellectuel Le paradis Plus pauvres Places les moins chères -
Critiques de Voltaire sur ces salles inadaptées, notamment pour la tragédie (décors, distractions, absence de théâtre à l’italienne).
-
Construction progressive de théâtres à l’italienne (salles arrondies, parterre assis, meilleure perspective) :
- Lyon : 1er théâtre à l’italienne en France
- 1770 : Opéra Royal de Versailles
- 1782 : Théâtre de l’Odéon
- 1799 : Théâtre Richelieu (Comédie-Française)
b) Les banquettes
- Apparues à la Comédie-Française et Italienne fin XVIIe siècle, sièges sur scène vendus aux nobles désireux d’être vus.
- Problèmes : interférences avec acteurs, perturbations, critiques de Voltaire.
- Maintenues pour raisons financières, supprimées plus tard par le comte de Lauraguais.
c) Le public : désordre et comédie sociale
- La police assure la sécurité, mais les représentations sont souvent interrompues par des bagarres ou émeutes.
- Certains spectateurs étaient payés pour applaudir.
- Le public populaire, mal installé dans le parterre, préfère le théâtre de boulevard où il peut être assis confortablement.
- Aller au théâtre est un rituel social : montrer son statut et son intérêt pour la culture.
À retenir : L’illusion théâtrale, fondée sur la reconnaissance du réel, est difficile à maintenir dans ce contexte social et spatial. Au XVIIIe siècle, une réforme des styles et genres vise à renforcer cette illusion, devenue une valeur esthétique majeure.
Réalités de la séance théâtrale au XVIIIème siècle
1. I – Les formes comiques à la « Comédie »
a) La Comédie Italienne
- Héritage de la commedia dell’arte : improvisation sur canevas, jeux de scène burlesques, personnages masqués issus de la comédie latine, importance du jeu d’acteur et de la gestuelle.
- Présence en France : comédiens italiens très présents au XVIIe siècle, expulsés en 1697, rappelés en 1715 par Philippe d’Orléans avec Luigi Riccoboni.
- Institutionnalisation : monopole sur masques et costumes, succès à l’Hôtel de Bourgogne, acteurs centraux dans la création, subventionnée.
- Évolution au XVIIIe siècle :
- Répertoire : passage progressif de l’italien au français, avec des pièces écrites (ex. Arlequin de Marivaux, mélange de codes de la commedia et critique sociale).
- Jeu : réduction de la mimique au profit du texte, atténuation des aspects grossiers pour la respectabilité.
- Fusion avec l’Opéra-Comique en 1762, création d’un monopole sur le spectacle chanté-parlé, engagement de Carlo Goldoni, disparition du théâtre italien en 1793.
b) À la Comédie-Française : évolution des formes héritées du XVIIe siècle
| Genre | Description | Exemples |
|---|---|---|
| Comédie de caractère | Comique basé sur un trait de caractère poussé à l’extrême. | Molière : Le Misanthrope, L’Avare |
| Comédie d’intrigue | Comique fondé sur rebondissements, obstacles, dialogues vifs, souvent autour d’intrigues amoureuses. |
- Transition vers la comédie de mœurs : satire des comportements sociaux spécifiques à une époque, critique des vices comme l’avidité (ex. Turcaret de Lesage, 1709).
- Vers une comédie morale :
- Bossuet condamne le comique pour son immoralité et son côté bouffon.
- Comédie édifiante (Destouches) : vise à corriger les mœurs, ridiculiser le vice, valoriser la vertu, avec un rire qui tend à disparaître au profit de la morale.
- Comédie larmoyante : tonalité attendrissante, valorisation de la sensibilité et du pathétique, public féminin mis en avant, liée au roman (ex. Paméla de La Chaussée).
- Cette évolution brouille les frontières entre comique et drame, préparant l’émergence du drame sérieux.
2. II – Le comique à la Foire
a) Dramaturges engagés et écriture collective
- Le théâtre de Foire cherche à allier respectabilité (texte écrit) et interdiction de ce dernier.
- Grands auteurs comme Lesage et Orneval écrivent pour la Foire, souvent en collaboration.
b) Grande variété des formes
- Le théâtre de Foire ne suit pas les règles classiques.
- Il mélange des types très divers, récupérant des personnages de la comédie régulière et des éléments de la commedia dell’arte.
À retenir : Au XVIIIe siècle, la séance théâtrale est marquée par la coexistence et l’évolution des formes comiques héritées (Comédie Italienne, Comédie-Française) et par l’innovation du théâtre de Foire, avec une tension entre tradition, moralisation du comique et renouvellement des genres.
Diversité des formes comiques au XVIIIe siècle
1. Diversité des formes comiques au XVIIIe siècle
Au XVIIIe siècle, la comédie se caractérise par une grande diversité de formes, mêlant influences anciennes et innovations.
a) Sources et inspirations
- Origines multiples : la comédie s’inspire de la Commedia dell’arte, de la comédie antique, des figures allégoriques et des personnages fantastiques.
- Sujets variés : on y trouve le merveilleux, les intrigues amoureuses, la satire des mœurs, ainsi que des pièces méta-théâtrales (ex. La Répétition interrompue).
b) La musique dans les spectacles de la Foire
- Un orchestre est toujours présent, parfois jouant des œuvres de compositeurs célèbres.
- Les vaudevilles (chansons populaires intégrées aux pièces) sont très fréquents, renforçant le caractère comique et populaire des spectacles.
À retenir : La comédie du XVIIIe siècle est un genre hybride, mêlant tradition et innovation, avec une place importante accordée à la musique et au spectacle vivant.
2. Mutations de la tragédie au XVIIIe siècle
a) A – Influence des grands tragiques du XVIIe siècle
- Le terme « théâtre classique » apparaît au XVIIIe.
- Plus de tragédies anciennes sont jouées que de nouvelles.
- Les auteurs reprennent des structures et situations classiques.
b) B – Renouvellement des formes
| Aspect | Description |
|---|---|
| Romantisme et spectaculaire | Intrigues nombreuses, retournements, scènes pittoresques, effet de masse, exotisme. |
| Nouveaux sujets | Décalage géographique (Inde, Chine, Arabie), sujets médiévaux (ex. Le Siège de Calais). |
| Influence élisabéthaine | Traductions/adaptations de Jean-François Ducis, inspirant Voltaire, avec batailles et meurtres sur scène. |
c) C – Thèmes tragiques majeurs
| Thème | Description et exemples |
|---|---|
| Critique de la religion | Voltaire combat l’institutionnalisation des croyances (ex. Zaïre, Le Fanatisme). |
| Préoccupations politiques | Pièces monarchiques et antimonarchiques (ex. Spartacus), patriotisme (Le Siège de Calais). |
| Défense des bons sentiments | Civisme, devoir, amitié, piété filiale, amour parental, avec un recul de l’honneur familial. |
3. L’invention du drame au XVIIIe siècle
a) Définition du drame
- Le drame est une pièce de théâtre en vers ou en prose, mêlant tragédie et comédie.
- Il traite des actions sérieuses avec une forme souvent familière.
- C’est un genre « sérieux », ni bouffon ni horrible, qui admet tous les sentiments et tons.
b) I – Circonstances de la naissance du drame
- Le drame reflète des changements sociaux, économiques et idéologiques.
- Il est lié à la moralisation et sentimentalisation de la comédie.
- Diderot est le principal théoricien, définissant le drame comme le genre le plus utile et étendu.
c) II – La querelle de la moralité du théâtre
| Philosophe | Position |
|---|---|
| D’Alembert | Le théâtre élève la population, développe tact et finesse des sentiments. |
| Rousseau | Le théâtre émeut mais ne transforme pas le spectateur. |
| Voltaire | La comédie enseigne la vertu par l’action et le dialogue, favorisant la vie en société. |
| Mercier | Le théâtre corrige les mœurs collectivement par des leçons de morale. |
Le théâtre devient un lieu moral, économique et politique.
d) III – Bornes chronologiques clés
| Année | Événement |
|---|---|
| 1757 | Publication du Fils naturel par Diderot |
| 1758 | Le Père de famille et De la poésie dramatique (Diderot) |
| 1762 | Entrée du mot « drame » dans le Dictionnaire de l’Académie |
| 1765-75 | Apogée et floraison des drames |
| 1771 | Échec du Fils naturel à la Comédie-Française |
| 1797 | La Mère Coupable de Beaumarchais, dernier drame sérieux |
e) IV – Théorisation du drame par Diderot
- Le drame privilégie le « vrai » plutôt que le simple « vraisemblable ».
- Le vraisemblable est une illusion fondée sur une vérité, suscitant une émotion morale plus forte.
À retenir : Le drame est un genre sérieux et moral, qui cherche à représenter la vie réelle avec justesse et émotion, entre tragédie et comédie.
Mutations de la tragédie au XVIIIe siècle
1. Mutations de la tragédie au XVIIIe siècle
a) De la vraisemblance au vrai
- Esthétique classique (Abbé d’Aubignac) : fondée sur le vraisemblable, c’est-à-dire des codes et mœurs crédibles pour le spectateur, favorisant son identification par la ressemblance avec ses habitudes.
- Diderot et le vrai : il privilégie la véracité plutôt que la vraisemblance. Plus l’histoire est réelle, plus elle touche le spectateur, même si elle ne ressemble pas à son quotidien. Il introduit le réalisme au théâtre (costumes, décors, jeu, didascalies).
b) Nouveaux sujets et formes du drame
| Aspect | Description | Exemple / Auteur |
|---|---|---|
| Tragédie domestique | Mise en scène de la bourgeoisie dans son quotidien, avec des thèmes comme le mariage d’amour. | Théâtre des Lumières |
| Peinture des conditions | Focus sur la condition sociale (métier, place familiale) plutôt que sur le caractère individuel. | Mercier, drames sociaux |
| Esthétique du tableau | Diderot valorise la scène comme tableau vivant, créant des pics émotionnels visuels plus forts que le texte seul. | Action scénique statique |
| Pantomime | Légitimation de la gestuelle muette au théâtre, opposée au jeu centré sur la parole. | Diderot, modèle David Garrick |
c) Les déclinaisons du « genre sérieux »
- Le drame véhicule les idées des Lumières : lutte contre superstitions, promotion de la vertu, liberté individuelle, raison, mariage, éducation, vie sociale.
- La fatalité tragique est remplacée par la providence (plan divin pour le bonheur humain).
- Types de drames au XVIIIe siècle :
| Type de drame | Caractéristiques principales | Auteurs / Exemples |
|---|---|---|
| Drame bourgeois | Drame sérieux valorisant la morale bourgeoise | Diderot, Sedaine, Beaumarchais |
| Drame sombre | Mélodrame, tonalité plus sombre | Baculard d'Arnaud |
| Drame historique | Prépare le romantisme, oppose bons et mauvais rois | Mercier |
| Drame philosophique | Théâtre des idées philosophiques, inspiré de Platon et Socrate | Diderot, Voltaire (La Mort de Socrate) |
d) Limites et contradictions du genre
| Contradiction | Explication |
|---|---|
| Rigidité des unités vs libération | Le théâtre parisien reste attaché aux trois unités (temps, lieu, action), freinant la liberté du drame. Les acteurs résistent au drame trop didascalique et au mélange des registres. L’unité de lieu s’assouplit à l’échelle de la ville. |
| Goût pour le romanesque vs réalisme | Le public aime les péripéties et faits divers, alors que les auteurs cherchent à représenter le quotidien sans coups de théâtre. |
À retenir : Le XVIIIe siècle marque une transition majeure où la tragédie classique fondée sur la vraisemblance cède la place à un théâtre réaliste et véridique, centré sur la condition sociale, les émotions et les idées des Lumières, tout en restant limité par les contraintes traditionnelles du théâtre.
L'invention du drame au XVIIIe siècle
1. L'invention du drame au XVIIIe siècle
Le drame sérieux émerge au XVIIIe siècle comme un genre intermédiaire entre la tragédie et la comédie, rejetant le néo-aristotélisme rigide. Il connaît peu de succès en France mais influence profondément le théâtre européen, notamment en Allemagne où il prépare le terrain au drame romantique.
| Pays | Influence et évolution | Auteurs clés |
|---|---|---|
| France | Drame sérieux peu populaire | |
| Allemagne | Influence sur le drame romantique | Lessing (dramaturgie de Hambourg), Schiller (« roman dramatique ») |
Le drame sérieux introduit des formes nouvelles qui mèneront au mélodrame et au théâtre réaliste.
2. Le théâtre sous la Révolution française (1789-1800)
- Activité intense : 40 000 représentations, 3 000 créations, 1 637 pièces imprimées.
- Pas de théâtre révolutionnaire spécifique, mais une transformation des pratiques et du public.
a) Le théâtre dans la cité
- Le théâtre devient un outil d’éducation morale et civique pour former le citoyen.
- Les acteurs, auparavant exclus socialement et religieux (excommuniés), obtiennent des droits civiques en 1789 (décret de l’Assemblée constituante).
- En 1792, les acteurs peuvent se marier civilement et jouissent de droits civiques complets.
b) La libération du théâtre
- Abolition des privilèges (nuit du 4 août 1789).
- Décret du 13 janvier 1791 : liberté totale de la vie théâtrale, suppression de la censure, multiplication des salles (de 10 en 1789 à 35 en 1792).
- Fin du monopole de la Comédie Française, ouverture à la concurrence.
- Théâtres privés non subventionnés.
c) Contrôle révolutionnaire du théâtre
- Sous la Terreur (1793), théâtre subventionné pour des représentations « par et pour le peuple » avec un répertoire républicain.
- Censure indirecte rétablie en 1794 : interdiction des œuvres monarchiques, réécriture des textes pour les adapter à l’idéologie révolutionnaire (ex : suppression des références à la royauté dans Phèdre).
- Certaines pièces critiquent malgré tout les excès révolutionnaires.
d) Le public révolutionnaire
- Public élargi, souvent novice et turbulent, attiré par les pièces gratuites.
- Affrontements politiques fréquents dans les salles, mais aussi moments de communion.
- Difficulté pour auteurs et comédiens à contrôler l’interprétation des œuvres.
Le théâtre sous la Révolution est un outil majeur de la politique culturelle révolutionnaire, visant à éduquer et à mobiliser la population autour des idéaux républicains.
3. Le mélodrame
a) Origines
- Terme italien « Melodramma » (XVIIe siècle) désignant un drame chanté.
- En France, le mot apparaît à la fin du XVIIIe siècle pour des pièces hors des critères classiques.
- Pixerécourt popularise le terme en 1802 avec La Femme à deux maris.
b) Influences et héritage
| Influence | Caractéristiques clés |
|---|---|
| Tragédie du XVIIIe siècle | Exotisme, romanesque |
| Drame sérieux/bourgeois | Pathétique, personnages populaires, fin heureuse |
| Dramaturgie allemande | Œuvres comme Les Brigands de Schiller |
| Romans noirs/gothiques | Mélodrame vu comme une extension du roman |
- Accent sur les effets scéniques : pantomimes, décors, mise en scène spectaculaire.
c) Raisons du succès
- Libéralisation et multiplication des salles favorisent l’essor du mélodrame.
- Le genre réconcilie les classes sociales après la Révolution, attirant un public large malgré le coût des places.
Le mélodrame, bien que méprisé littérairement, est un genre populaire qui a su capter l’enthousiasme de publics divers grâce à son spectacle et son émotion.
Le théâtre sous la Révolution française
1. Le théâtre sous la Révolution française
a) L’invention du mélodrame (vers 1800)
- Cœlina l’enfant du mystère (1800) de René-Charles Guilbert de Pixérécourt inaugure le mélodrame, un drame en prose à grand spectacle, fondé sur l’adaptation d’un roman populaire.
- Création au théâtre de l’Ambigu-Comique, sur le boulevard du Temple, surnommé le « boulevard du crime », haut lieu du mélodrame.
- Pixérécourt, auteur prolifique (plus de 100 pièces), est un metteur en scène précis, surnommé « le Corneille des Boulevards » ou « Shakespirécourt ».
b) Les constantes du mélodrame
| Aspect | Description |
|---|---|
| Titres « vendeurs » | Souvent historiques, pittoresques, centrés sur un personnage pathétique ou un événement fort. |
| Personnages stéréotypés | Gentils vs méchants : femme = bien, homme = mal. Types de méchants : paria, hypocrite, tyran étranger. |
| Intrigue type | Persécution de l’innocent, reconnaissance des enfants perdus, disparition du méchant, happy end. |
| Émotion et spectacle | Usage de la musique, pantomime (rôle du muet), décors élaborés, effets visuels (orage, éclairs). |
| Animaux sur scène | Présence fréquente pour susciter peur ou tendresse (ex : La bête du Gévaudan, Le Chien de Montargis). |
c) Fonction idéologique sous le Premier Empire (1804-1815)
- Le mélodrame n’est pas explicitement politique mais soutient une morale conservatrice et les bonnes mœurs.
- La société idéale s’harmonise par l’expulsion du méchant, sous la Providence.
- Morale paternaliste valorisant le père, reflet de l’empereur.
- Genre conformiste, parfois vu comme un repentir post-révolutionnaire.
d) Évolution vers le mélodrame social et le drame romantique
- Sous la Restauration, le mélodrame devient critique, représentant une société divisée.
- Apparition du héros marginal, figure née avec Frédérik Lemaître (1923) dans L’Auberge des Adrets, où le traître devient héros tragique.
- Le mélodrame social est un genre révolutionnaire, valorisant l’héroïsme du marginal rejeté par la société.
- La quête du héros échoue à cause de la société, non de sa faute.
Le mélodrame, très populaire jusqu’à la fin du XIXe siècle, répond à un désir profond de spectacle et d’émotion, et influence le drame romantique puis le cinéma.
Le mélodrame
1. Le mélodrame et le drame romantique
Le romantisme est un mouvement artistique européen qui se construit en rupture avec les traditions classiques, valorisant la nouveauté plutôt que la continuité avec l’Antiquité. Il oppose les jeunes artistes aux conservateurs et rejette l’académisme.
2. I – Influences du drame romantique
Le drame romantique est une synthèse de genres français et étrangers :
| Origines françaises | Influences étrangères |
|---|---|
| Tragédie historique | Théâtre élisabéthain (XVIe-XVIIe s.) |
| Drame bourgeois (mélange des registres) | Théâtre du Siècle d’or espagnol (Lope de Vega, Calderón) |
| Mélodrame (effets frappants) | Romantisme allemand (Sturm und Drang : Goethe, Schiller) |
- Shakespeare est la source principale d’inspiration étrangère, loué par Voltaire et redécouvert en France au début du XIXe siècle.
- Les traductions et adaptations françaises (Ducis, Alfred de Vigny) rendent Shakespeare accessible, influençant les personnages du mélodrame.
- La représentation de Shakespeare dans différents théâtres remet en cause les canons classiques, prônant un théâtre vivant et contemporain.
- Stendhal affirme la nécessité d’écrire pour son temps, rejetant l’illusion dramatique classique.
Le drame romantique est un théâtre qui refuse la reproduction dogmatique des œuvres passées pour s’adapter à son époque.
3. II – Théorie du drame romantique (Victor Hugo, Préface de Cromwell, 1827)
a) Un théâtre du réel
- Trois âges littéraires selon Hugo :
- Temps primitifs : poésie lyrique, émerveillement devant la nature.
- Temps héroïques : épopée, guerres entre nations.
- Naissance du christianisme : conscience de la dualité corps/âme, source du drame et de la mélancolie.
Le drame romantique exprime la déchirure intérieure de l’homme.
b) Un théâtre du mélange
- Le drame doit représenter le réel complet, mêlant le beau, le laid et le grotesque.
- Le contraste entre ces éléments crée un plaisir esthétique plus riche que la simple beauté.
c) Un théâtre non naturaliste
- Le drame est un miroir concentré et amplifié de la nature, pas un reflet exact.
- Il s’affranchit des unités classiques de temps et de lieu.
- Hugo privilégie le vers (notamment l’alexandrin) pour donner forme et tenue au texte, rejetant la prose naturelle de Diderot.
4. III – Naissance et développement du théâtre romantique
a) Légitimation du théâtre romantique (1827-1830)
| Œuvre | Caractéristiques principales | Réception |
|---|---|---|
| Cromwell (1827, Hugo) | Long (6920 vers), multiplicités de lieux et personnages, injouable matériellement | Refusée par la Comédie-Française |
| Henri III et sa cour (1829, Dumas) | Tragédie historique sentimentale, respect partiel des unités, vision cynique de l’histoire | Succès, meilleure recette de la saison |
b) La bataille d’Hernani (février 1830)
- Moment clé où la censure ne peut empêcher la représentation d’Hernani de Hugo.
- Cette pièce incarne la lutte entre romantisme et classicisme, marquant la victoire du théâtre romantique.
Le drame romantique est un théâtre qui mêle genres et registres, refuse les règles classiques rigides et cherche à représenter la complexité et la contradiction de l’homme moderne.
Le drame romantique
1. Le drame romantique
a) Contexte et enjeux
- Hernani (1830) de Victor Hugo incarne le drame romantique : un héros banni, un triangle amoureux avec un roi, et une opposition générationnelle entre jeunesse et passé.
- La pièce bouscule les codes classiques (tragédie historique) par des libertés esthétiques (ex. : scènes nocturnes, actions grotesques) et une rupture avec l’unité de sens du vers.
- La première représentation est marquée par une forte tension entre partisans et opposants, symbolisant un combat culturel et idéologique.
b) L’âge d’or du drame romantique (1830-1838)
| Année | Événement / Auteur | Caractéristiques |
|---|---|---|
| 1830 | Révolution de 1830 | Renouveau des valeurs révolutionnaires, émergence de la question sociale (bourgeoisie vs prolétariat), abolition puis rétablissement de la censure (1835) |
| 1830-1834 | Théâtre de l’Odéon (Charles Harel) | Accueil des œuvres de Musset (ex. La nuit vénitienne), échec puis succès avec Un spectacle dans un fauteuil |
| 1831 | Théâtre de la Porte Saint-Martin | Installation du drame romantique sur scène de boulevard, présence d’acteurs célèbres (Mlle Georges, Frédérick Lemaître) |
| 1831 | Dumas, Antony | Drame moderne à dimension sociale, scandale et succès, mélange mélodrame et drame, critique sociale forte, censure intermittente |
| 1832 | Hugo, Le Roi s’amuse (tragédie en vers) et Lucrèce Borgia (drame en prose) | Affirmation du drame historique à dimension politique, triomphe public |
| 1837 | Départ de Hugo et Dumas de la Porte-Saint-Martin | Fin d’une époque, fondation du Théâtre de la Renaissance |
| 1838 | Théâtre de la Renaissance, Ruy Blas (Hugo) | Héros empêché par la société, poursuite du drame romantique avec une portée sociale et politique |
c) Esthétique du drame romantique
Rupture thématique
- Peinture de l’Histoire : le drame romantique met en scène les mouvements historiques et sociaux, dépassant la tragédie classique centrée sur l’aristocratie.
- Caractéristiques dramaturgiques :
- Décalage avec les lieux et temps traditionnels (pas d’unité de lieu/temps).
- Héros marginaux (ex. Hernani, Antony, Lorenzo).
- Importance de la couleur locale pour rapprocher passé et présent.
- Montée du réalisme théâtral.
- Peinture de l’amour : valorisation de la passion, amour tragique révélant les dysfonctionnements sociaux, avec une tonalité plus politique chez Hugo et sociale chez Dumas.
Rupture formelle
| Règle classique | Drame romantique |
|---|---|
| Unité de lieu, temps et action | Abandon des unités de lieu et de temps pour représenter la société dans sa globalité |
| Division en actes | Division en tableaux, plus descriptifs et variés |
| Scénographie limitée | Multiples changements de lieux dans les actes, abondance de didascalies |
Rupture philosophique
- Le héros romantique est un individu double : à la fois sujet souffrant et acteur engagé.
- Même en échec, le héros est valorisé pour son combat et sa volonté d’agir.
- Le drame romantique exprime un individualisme fort et une réflexion sur la place de l’homme dans l’Histoire.
Le drame romantique vise une ambition totalisante : réunir toutes les classes sociales, offrir une vision globale du monde, susciter émotions et réflexions, et interroger la condition humaine dans la société et l’Histoire.