La naissance des musiques populaires au sens de popular music
1. La naissance des musiques populaires au sens de popular music
Le terme musiques populaires tel qu'on l'entend aujourd'hui découle du concept de « grand schisme » popularisé par Henry Raynor en 1976. Avant le XIXe siècle, la distinction entre musique « légère » et musique « sérieuse » n'existait pas : un compositeur classique pouvait aussi bien écrire une messe que des danses sans hiérarchie de valeur.
a) Évolution au XIXe siècle
- Mozart, Haydn, Schubert, Beethoven composaient aussi bien des œuvres « sérieuses » que des danses ou musiques légères.
- Chopin, Schumann, Brahms ont raffiné la musique de danse vers une forme plus abstraite.
- Parallèlement, Lanner et les Strauss ont choisi de rester dans une musique de danse agréable et légère, destinée au divertissement.
b) La codification de la valse viennoise
- Joseph Lanner et Johann Strauss père ont codifié la valse viennoise, en mariant :
- Une danse traditionnelle autrichienne,
- L'héritage des classiques viennois,
- Un matériau folklorique traité avec un savoir-faire orchestral avancé (ex. Strauss fils et l’orchestration wagnérienne).
- Cette musique était explicitement destinée au divertissement populaire.
c) La « révolution des musiques populaires » au XIXe siècle
- Cette révolution a débuté à Vienne, puis s’est étendue à New York, Londres et Paris.
- Elle a donné naissance à une nouvelle tradition musicale, la popular music, qui se distingue :
- De la musique savante (considérée par Adorno comme une forme « obsolète et dégénérée »),
- Des musiques traditionnelles ou folkloriques, vues comme anciennes et authentiques.
- Hubert Parry (1899) oppose les chansons populaires modernes aux musiques traditionnelles.
d) Caractéristiques des musiques populaires modernes
- Destinées à un public urbain souvent modeste, vivant dans des quartiers populaires.
- Conçues dans un but commercial.
- Utilisent des éléments issus de l’argot musical.
- Représentent une expression émotionnelle directe, souvent bruyante et immédiate.
2. Tableau récapitulatif : Musique savante vs musiques populaires (popular music) au XIXe siècle
| Critère | Musique savante | Musiques populaires (popular music) | Musiques traditionnelles (folk music) |
|---|---|---|---|
| Public cible | Élites, milieux cultivés | Classes populaires urbaines | Communautés rurales, anciennes traditions |
| But | Expression artistique, cérémonies | Divertissement, commercial | Transmission culturelle, authenticité |
| Style | Complexe, abstrait | Simple, accessible, rythmé | Ancestral, oral |
| Exemples | Messe, cantate, symphonie | Valse viennoise, chansons populaires modernes | Chants folkloriques, musiques orales |
| Perception (Adorno, Parry) | Haute culture, forme noble | Forme dégénérée, expression populaire | Musique ancienne et authentique |
À retenir : La popular music moderne est née au XIXe siècle avec la codification de la musique légère destinée au divertissement, marquant une rupture avec la musique savante et les musiques traditionnelles.
3. Focus : La valse viennoise
- Danse en 3 temps, accent sur le premier temps (contrairement au Ländler qui accentue le deuxième).
- Codifiée par Lanner et Strauss père, elle combine tradition folklorique et sophistication classique.
- Symbole de la musique populaire naissante, elle illustre la fusion entre musique savante et musique de divertissement.
Cette naissance des musiques populaires marque donc un tournant majeur dans l’histoire musicale, posant les bases de la popular music contemporaine.
Vienne et la musique de danse
1. Vienne : berceau de la musique de danse populaire au XIXe siècle
- Vienne est la première métropole à imposer une musique de danse innovante dès la fin des années 1820, marquée par :
- Nouveaux rythmes (notamment la valse à 3 temps et la polka à 2 temps)
- Nouveaux timbres orchestraux et couleurs harmoniques (ajout de la sixte majeure ou de la septième majeure aux accords)
- Procédés mélodiques spécifiques, comme la wienerische Note : la note sensible qui descend dans un contexte harmonique de sous-dominante.
- Cette musique de danse, appelée alors « musique légère » (leichte Musik) ou « musique de divertissement » (Unterhaltungsmusik), remplace les anciennes contredanses (danses en colonnes ou carrés) par des danses de couple, notamment la valse et la polka.
2. La valse viennoise et son succès populaire
- La valse devient la danse la plus populaire dans les salles de danse publiques (ex. : Sperl Zum, Apollo) qui accueillent des milliers de danseurs, principalement une bourgeoisie viennoise.
- Johann Strauss père et Josef Lanner sont des figures majeures, donnant des concerts réguliers dans les années 1830, avec un succès marqué pour les soirées valse.
- Leur renommée tient autant à la qualité de la musique qu’à la virtuosité des violonistes (techniques comme doubles cordes, portamento, spiccato).
3. Caractéristiques musicales de la valse viennoise
| Élément | Description | Exemple / Remarque |
|---|---|---|
| Accentuation | Accent principal sur le 1er temps, souvent complété par un accent sur le 3e temps | Contraste avec le Ländler (accent sur le 2e temps) |
| Wienerische Note | Note sensible descendante dans un contexte de sous-dominante, caractéristique distinctive | Présente dans la 3e valse du Beau Danube bleu |
| Enrichissement harmonique | Ajout de la sixte majeure à l’accord de tonique sans résolution obligatoire | Ex. : Valse 3b du Sperls Fest-Walzer, Op. 30 (1829) |
| Septième majeure ajoutée | Accord parfait de tonique avec septième majeure accepté sans résolution | Usage fréquent dans le jazz ultérieur |
| Syncope et anticipation | Anticipation légère du 2e temps, créant le rythme « viennois » (ex. « oom-pah-pah ») | Thème 6b de la Täuberln-Walzer, Op. 1 (1827) |
| Interprétation | Usage d’accelerando, ritardando, et autres variations rythmiques non notées, créant un « feeling » | Comparable au swing ou groove dans les musiques populaires modernes |
4. Importance du violon dans la valse
- Le violon conserve un style idiomatique marqué par des ornements caractéristiques, notamment dans les œuvres de Johann Strauss fils (ex. : premier thème du Beau Danube bleu).
- Les techniques de jeu (doubles cordes, spiccato, portamento) participent à la fascination du public.
La valse viennoise doit son succès à la combinaison d’une musique innovante, d’une interprétation virtuose et d’une diffusion dans des salles de danse publiques accessibles à la bourgeoisie.
Cette synthèse permet de retenir les innovations musicales et sociales qui ont fait de Vienne le foyer de la musique de danse populaire au XIXe siècle, en particulier à travers la valse viennoise et ses caractéristiques rythmiques, harmoniques et interprétatives.
New York et les blackface minstrels
1. New York et les blackface minstrels
Les minstrel shows des années 1840-1850 à New York ont profondément influencé les musiques populaires américaines en introduisant :
- Un caractère percussif marqué,
- Un nouveau type de syncope,
- Un modèle d’enchaînement harmonique basé sur trois accords.
Ces caractéristiques seront fondamentales pour de nombreux genres musicaux du XXe siècle, du blues au punk.
a) Origines et organisation des troupes
- En 1832, Thomas Rice crée le personnage de Jim Crow, en se maquillant en noir (blackface) et en caricaturant les Afro-Américains.
- En 1842, la première troupe, The Virginia Minstrels, est formée à New York, composée de 4 musiciens (banjo, violon, castagnettes, tambourin).
- En 1843, Edwin Christy codifie la mise en scène : les musiciens s’installent en demi-cercle, avec deux personnages aux extrémités, Tambo (tambourin) et Bones (castagnettes), appelés les corner men ou end men.
- La structure du spectacle alterne numéros parlés, sketches, danses et chants, avec un dialogue comique entre les corner men et l’interlocuteur central, Mr Johnson.
b) Impact culturel et controverses
- Ces spectacles reposaient sur la caricature raciste des Afro-Américains, véhiculant des préjugés odieux.
- Malgré cela, ils ont diffusé des éléments de la culture afro-américaine, participant à la révolution des musiques populaires aux États-Unis.
- Le musicologue Charles Hamm qualifie les minstrels de « premier genre distinctement américain ».
- Par ce biais déformant, les Européens découvrent les musiques afro-américaines, avec des troupes comme les Ethiopian Serenaders qui se produisent à Londres dès 1846.
c) Stephen Foster et la musique nationale américaine
- Stephen Foster (1826-1864) est le premier auteur-compositeur américain à succès.
- Ses chansons, comme « Oh! Susanna » (1848) et « Camptown Races » (1850), sont publiées comme chansons de minstrels et deviennent des standards.
- Ces chansons utilisent des procédés typiques des musiques noires américaines, notamment le call and response (appel et réponse) et le pentatonisme.
Exemple de call and response dans Camptown Races :
| Appel | Réponse |
|---|---|
| Camptown ladies sing dis song | Doo-dah! doo-dah! |
| Camptown race-track five miles long | Oh, doo-dah day! |
- Dans « Old Dan Tucker » (1843), la mélodie est découpée en motifs courts répétés, annonçant les futurs riffs.
d) Musiciens noirs et minstrels
- Certains musiciens noirs participent aussi au genre, comme James Bland (1854-1911), premier auteur-compositeur afro-américain à succès.
- Bland écrit des classiques tels que « Oh, Dem Golden Slippers » et « Carry Me Back to Old Virginny ».
- Contrairement aux chansons de Foster, « Carry Me Back to Old Virginny » s’éloigne des styles afro-américains traditionnels pour s’inspirer d’une veine irlandaise.
e) Déclin et héritage
- Le blackface minstrel show décline à la fin du XIXe siècle, avec seulement une dizaine de troupes en 1896.
- Il est remplacé par le vaudeville, qui propose des numéros variés sans lien racial mais basé sur l’ethnicité et l’urbanisation.
- Avant de disparaître, le minstrel show a :
- Introduit un caractère percussif accentué (marqué par les instruments et le jeu de pieds),
- Popularisé les groupes masculins de 4 à 6 musiciens blancs s’inspirant des musiques noires,
- Influencé des mouvements ultérieurs comme le rock ’n’ roll et le rock britannique des années 1960.
Les blackface minstrels ont été le premier genre musical distinctement américain, posant les bases rythmiques et harmoniques des musiques populaires modernes malgré leur fondement raciste.
Londres et le music-hall
1. Londres et le music-hall
Le music-hall est une forme de divertissement née à Londres au milieu du XIXe siècle, marquant une étape clé dans la naissance des musiques populaires en les considérant comme une industrie, et non plus seulement un commerce.
a) Origines et développement
- Origine : taproom concerts (concerts de bistrot) au XVIIIe siècle, où les clients des tavernes écoutaient des musiciens tout en consommant.
- Évolution : augmentation de la fréquence des concerts, installation de scènes, puis migration vers des salles plus grandes dédiées uniquement au spectacle.
- Premier music-hall : Canterbury Hall (1852, Charles Morton, Londres).
- Autres établissements célèbres : Surrey Music Hall (1856), Weston’s Music Hall (1857), Oxford Music Hall (1861).
- Fin XIXe siècle : explosion du nombre de music-halls, évoquée comme une « course au music-hall » par le Musical Standard (1864).
- Influence internationale : inspiration du vaudeville américain, adoption du terme « music-hall » en France.
b) Professionnalisation et industrie
- Apparition d’un réseau professionnel : régisseurs, éclairagistes, directeurs de salles, affichistes, interprètes, auteurs, compositeurs.
- Copyright Act (1842) : renforcement de la protection des auteurs, possibilité de vendre séparément droits de reproduction et d’exécution publique.
- Développement de différents types de chansons : chanson de dandy, chanson de camelot, coster songs (chansons de marchands des quatre saisons).
- Naissance d’un star-system avec des vedettes féminines (Marie Lloyd, Lottie Collins) et masculines (Arthur Lloyd, Gilbert Hastings MacDermott, Alfred Vance, George Leyborne).
c) Caractéristiques artistiques et sociales
- Popularité comparable à celle des boys bands des années 1990.
- Usage du sous-entendu et de la chanson grivoise pour créer une connivence avec le public.
- Exemple : « It’s Naughty but It’s Nice » d’Arthur Lloyd, chanson à double sens, illustrant la subtilité des insinuations.
- Marie Lloyd, surnommée « la Reine du music-hall », utilisait gestes et clins d’œil pour renforcer l’ambiguïté des chansons.
- Différence avec la chanson de rue : le music-hall privilégie des insinuations complexes et nuancées, souvent renforcées par l’interprétation.
À retenir : Le music-hall londonien a instauré une nouvelle forme de spectacle populaire fondée sur la diversité des numéros, la professionnalisation des artistes et l’usage subtil du sous-entendu.
d) Impact musical : le refrain (chorus)
- Le music-hall a popularisé une forme particulière de refrain appelée chorus, section distincte et marquante, invitant le public à chanter en chœur.
- Cette évolution a permis une plus grande participation de l’auditoire, contrastant avec les formes artistiques plus « nobles » et contemplatives.
- Le chorus, court et répétitif, est devenu un élément clé des musiques populaires, influençant la Tin Pan Alley, les orchestres de danse et les comédies musicales américaines.
| Aspect | Avant music-hall | Avec music-hall |
|---|---|---|
| Rôle du refrain | Simple répétition à la fin des couplets | Section distincte, marquante, participative (chorus) |
| Relation au public | Écoute passive | Participation active (chant en chœur) |
| Fonction artistique | Narration | Mémorisation et interaction |
Cette synthèse met en lumière le rôle central de Londres dans la structuration économique, sociale et artistique des musiques populaires via le music-hall, qui a durablement influencé les formes musicales et les pratiques scéniques à l’échelle internationale.
Paris et le cabaret
1. Origines et contexte des cabarets parisiens
- Le cabaret parisien naît dans un contexte de chansons engagées socialement, précurseurs des protest songs et de la chanson réaliste.
- Premier café-concert parisien : Café des aveugles (1731), sous-sol d’une galerie du Palais Royal, inspiré des taproom concerts anglais.
- Les chansons y sont souvent contestataires, critiquant ouvertement les autorités, contrairement aux taproom concerts.
2. Contrôle et évolution des cafés-concerts
- Après la Révolution, les goguettes (soirées chantantes dans les estaminets) sont strictement surveillées (à partir de 1807).
- Libéralisation sous Napoléon III (années 1860) : ouverture de nombreux cafés-concerts.
- Cafés-concerts célèbres :
- Les Ambassadeurs (scène installée en 1840)
- L’Eldorado (premier théâtre dédié à la chanson, 1858)
- L’Alcazar (1860)
- L’Alcazar d’été (1860)
- Vedettes majeures : Thérésa, Ouvrard, Paulus.
- Répertoire : chansons d’amour, grivoises, humoristiques, comique troupier.
3. Transition vers les cabarets montmartrois (années 1880)
- Le cabaret montmartrois mêle élitisme et rébellion, réunissant artistes, peintres, écrivains.
- Le chansonnier est un chanteur-poète, écrivant ses propres paroles.
- Premier cabaret artistique : Le Chat Noir (1881), fondé par Rudolphe Salis.
- Aristide Bruant, figure emblématique, popularise un répertoire engagé, influencé par Zola, centré sur les révoltés et les déshérités.
4. Caractéristiques du répertoire d’Aristide Bruant
- Chansons des barrières : lieux de passage et taxation à l’entrée de Paris, symboles des faubourgs ouvriers.
- Exemples : « À la Villette », « À Grenelle », « À la Bastille ».
- Style d’interprétation : stoïque, impassible, sans jugement explicite, renforçant la dureté des textes.
- « À la Villette » illustre la misère et la violence sociale, avec un antihéros confronté à la guillotine.
5. Héritage et influence
| Aspect | Détails |
|---|---|
| Héritiers principaux | Damia, Fréhel, Édith Piaf (chanson réaliste, XXe siècle) |
| Influence sur musiques | Préfiguration des protest songs (1960s), rap réaliste (« The Message »), chanson rive gauche |
| Style d’interprétation | Distance affective, influence sur Lotte Lenya, Marlene Dietrich, Georges Brassens |
À retenir : Le cabaret parisien, à travers ses chansons engagées et son atmosphère unique, a posé les bases des musiques populaires modernes, mêlant poésie, critique sociale et performance artistique.