Musicologie, histoire de la musique, histoire de la discipline
1. La musicographie : préhistoire de la discipline (XVIIIe siècle - années 1880-1890)
- Musicographie : ensemble des écrits sur la musique (critique, biographies, histoire, théorie) produits sans formation ni spécialisation.
- Genres principaux :
- Histoire antiquaire : compilation d’objets et documents musicaux, à la manière des cabinets de curiosité (ex. François-Joseph Fétis, 1830).
- Histoires de la musique : ouvrages compilant anecdotes et singularités musicales (ex. Jacques Bonnet-Bourdelot, 1715).
- Biographies de compositeurs : accumulation de documents et témoignages, souvent hagiographiques (ex. Johann Nicolaus Forkel sur Bach, 1802).
- Critiques de concerts : jugements esthétiques destinés à un public élargi, notamment via la presse (ex. critique dans Le Ménestrel, 1845).
La musicographie est caractérisée par la passion de la collection, l’érudition et un goût pour la curiosité, sans méthode scientifique rigoureuse.
2. La naissance d’une « musicologie scientifique » (fin XIXe siècle)
- Transition vers la musicologie : affirmation d’une discipline méthodique, positiviste et scientifique, distincte de la musicographie amateur.
- Nouvelles techniques documentaires : catalogues d’œuvres, inventaires d’archives, bibliographies, fiches thématiques.
- Sciences auxiliaires mobilisées : épigraphie, paléographie, philologie (ex. Pierre Aubry, édition critique des troubadours).
- Éditions critiques et catalogues : premières éditions complètes et catalogues (ex. Händel-Werke-Verzeichnis).
- Débat méthodologique : opposition entre musicologues (ex. Aubry, rigueur documentaire) et musicographes (ex. Combarieu, critique esthétique).
- Objets d’étude : vie des compositeurs, répertoires classés par styles, genres, pays, périodes.
- Publics visés :
- Musiciens : outils de travail (partitions, éditions critiques).
- Mélomanes : vulgarisation (guides d’écoute, notes de programme).
- Caractéristique : science appliquée, mêlant recherche et critique musicale.
3. L’institutionnalisation de la musicologie (après 1945)
- Entrée dans les institutions universitaires françaises : création d’instituts et chaires (Sorbonne 1951, Strasbourg 1958, Poitiers 1961).
- 1969 : reconnaissance officielle de la musique comme discipline à part entière dans l’enseignement secondaire et supérieur.
- Mission nouvelle : formation des enseignants en musique, au détriment parfois de la recherche.
- Critiques :
- Carences méthodologiques et pauvreté conceptuelle persistantes.
- Fermeture disciplinaire, peu d’ouverture aux sciences sociales (sociologie, économie, anthropologie).
- Pratique dominante : compilation et classement rigoureux des documents, mais manque de théorisation et de réflexivité.
4. Nouvelles tendances disciplinaires (années 1970-1980 et après)
- Éclatement disciplinaire : affirmation de l’analyse musicale et de l’ethnomusicologie comme champs autonomes.
- Sociétés savantes fondées (extraits) :
| Discipline | Pays | Date | Société |
|---|---|---|---|
| Musicologie générale | Allemagne | 1868 | Gesellschaft für Musikforschung |
| France | 1917 | Société française de musicologie | |
| Analyse musicale | États-Unis | 1977 | Society for Music Theory |
| France | 1985 | Société française d’analyse musicale | |
| Ethnomusicologie | États-Unis | 1955 | Society for Ethnomusicology |
| France | 1983 | Société française d’ethnomusicologie |
- Modernisation disciplinaire :
- Analyse musicale : ouverture internationale.
- Ethnomusicologie : interdisciplinarité avec anthropologie, sociologie.
- Nouvelle histoire sociale de la musique : rupture avec l’étude centrée sur compositeurs et répertoires, intérêt pour :
- Pratiques musicales (amateurs, pédagogues).
- Professions liées à la musique (facteurs, éditeurs).
- Institutions musicales (opéras, ministères).
- Sources renouvelées : archives administratives, programmes, budgets, manuels pédagogiques, ouvrages de vulgarisation.
- Méthodes nouvelles : interdisciplinarité, musicologie critique et problématique.
- Tournants récents : spatial turn (mobilités, transferts culturels), gender studies (étude du genre en musique).
- Réflexion sur la discipline : histoire de la musicologie, de l’analyse musicale et de l’histoire de la musique comme objets d’étude.
La musicologie contemporaine est marquée par une ouverture interdisciplinaire croissante vers l’économie, le droit, les sciences médicales, etc.
Du fait au récit historique : comment écrire l'histoire ?
1. Les faits comme preuves
- Fait en histoire de la musique : éléments du passé (œuvres, compositeurs, institutions, idées esthétiques, classes sociales) servant de base à la construction historique (Carl Dahlhaus).
- Élargissement moderne : inclut aussi interprétation, réception, réappropriation, instrumentalisation, paysages sonores, émotions des artistes.
- Un fait historique doit présenter vérité et objectivité, c’est-à-dire être objectivé, authentifié et vérifié.
- L’historien administre la preuve par des citations, références, notes de bas de page (garantissant authenticité et probité, selon Marc Bloch).
- Le fait n’est pas donné mais construit par l’historien à partir de choix de sources, périodisations et méthodologies.
- Exemple : deux biographies de Debussy (Lesure vs Campos) diffèrent par sources, périodisation (diachronique vs synchronique) et méthodologie, illustrant la pluralité des récits historiques.
Un fait historique est le résultat d’un raisonnement à partir de traces suivant les règles de la critique.
2. Les techniques de la critique historique
a) Critique de provenance
- Authentifie la provenance, la date et l’auteur d’un document.
- Exemples : papyrologie, paléographie pour dater et attribuer un fragment musical antique.
- Peut aussi porter sur les sources utilisées dans un document (ex. analyse des emprunts musicaux chez Messiaen).
b) Critique de restitution
- Rétablit la version primitive d’un document après comparaison des variantes.
- Étapes :
- Réunir toutes les sources (manuscrits, éditions, correspondances, témoignages).
- Répertorier variantes, hiérarchiser sources, proposer ajouts éditoriaux (phrasés, nuances, reconstitutions).
- Rédiger un paratexte expliquant les choix éditoriaux pour transparence.
- Exemple : édition critique de partitions musicales.
c) Critique d’interprétation
- Dégage le sens des textes en tenant compte de la langue du temps (sens des mots et expressions à l’époque).
- Évite l’anachronisme non contrôlé, qui peut fausser la compréhension.
- L’anachronisme peut être utilisé de façon heuristique s’il est explicitement signalé.
- Recontextualisation des concepts et catégories de pensée selon l’époque.
d) Critique de sincérité et d’exactitude
- Analyse la situation objective et les intentions de l’auteur.
- Exige un doute méthodique face aux discours, notamment dans les interviews ou autobiographies.
- Exemple : discours de Messiaen sur sa technique, à nuancer par l’analyse critique.
3. Le travail sur le temps : chronologies et périodisations
- L’historien organise les faits dans le temps par chronologies et périodisations.
- Périodisations usuelles en histoire de la musique :
| Origine | Périodes principales |
|---|---|
| Histoire générale | Antiquité, Moyen Âge, Renaissance |
| Histoire de l’art | Baroque, Romantique |
| Histoire musique | Classique, Moderne, Contemporaine |
- La périodisation identifie continuités (à l’intérieur) et ruptures (entre périodes).
- Inconvénients majeurs :
- Arbitraire des dates limites (ex. Antiquité/Moyen Âge, début du classique).
- Unité factice entre éléments hétérogènes (ex. Moyen Âge très diversifié).
- Masquage des continuités entre périodes (ex. classicisme et romantisme souvent fusionnés).
- Empêche les comparaisons entre périodes distantes.
- Certains historiens (Paul Veyne) proposent d’abandonner la périodisation au profit d’une histoire par notions plutôt que par découpage spatio-temporel.
- En histoire de la musique, la périodisation évolue avec l’élargissement des objets d’étude : chaque objet historique a sa périodisation spécifique.
La périodisation est un outil pratique mais arbitraire et partiel, qui doit être manié avec prudence et conscience de ses limites.