De l'Art pour l'Art à la poésie pure
1. De « l’Art pour l’Art » à la « poésie pure »
« L’Art pour l’Art »
- Pratique artistique qui refuse toute subordination aux enjeux politiques, religieux, moraux ou sociaux.
- L’art est tourné vers lui-même, cherchant la beauté formelle sans transmettre de message extérieur.
« La poésie pure »
- Réduction de la poésie à un exercice formel, libérée de toute désignation extérieure.
- La littérature devient un usage du langage centré sur la beauté formelle.
- Concept développé notamment dans Notes nouvelles sur Edgar Poe (1857) de Charles Baudelaire.
2. Vers la « peinture pure »
- La peinture est traditionnellement subordonnée à des enjeux politiques, religieux, moraux ou sociaux.
- La « peinture pure » vise à considérer la peinture en elle-même, en interrogeant l’acte même de peindre.
- Elle ne repose ni sur les dogmes académiques ni sur les questions des peintres modernes.
Différence entre peintres académiques et modernes :
| Peintres académiques | Peintres modernes |
|---|---|
| Question : « Comment peindre ? » | Question : « Qu’est-ce que peindre ? » |
| S’intéressent aux techniques de représentation | S’interrogent sur la nature même de la peinture |
| Considèrent la peinture comme un art éloquent avec une grammaire et une finition déterminantes | Cherchent à dépasser les règles traditionnelles |
3. Édouard Manet (1832-1883)
- Formation académique classique, admis dans l’atelier de Thomas Couture.
- Œuvre influencée par l’académisme mais marque une rupture avec les conventions, participant à l’effraction impressionniste.
À retenir : L’Art pour l’Art et la poésie pure valorisent la forme et la beauté indépendamment de tout contenu extérieur, tandis que la peinture pure interroge l’acte même de peindre, rompant avec les normes académiques.
Vers la peinture pure
1. Salon des Refusés
- Définition : Exposition créée pour présenter les œuvres rejetées par le Salon officiel.
- Fonctions :
- Apaise la colère des jeunes peintres exclus.
- Met en lumière le bon goût du jury officiel en ridiculisant les œuvres refusées.
- Rôle institutionnel :
- Le Salon des Refusés est une institution subordonnée qui sert à maintenir la stabilité du système artistique.
- Il neutralise les contestations en canalisant la dissidence dans un cadre contrôlé.
2. Le Déjeuner sur l’herbe (1863)
- Œuvre charnière entre peinture académique et peinture moderne.
- Sujet : Mise en scène d’une séance de repos de peintres avec leurs modèles, en plein air.
- Caractéristiques :
- Ironie : manifeste de la peinture en plein air, opposée aux sujets classiques.
- Représentation réaliste du corps féminin, sans idéalisation académique.
- Provocation : heurte la morale bourgeoise par un érotisme explicite, non allégorique.
- Esthétique :
- Considéré comme « mal peint » car ne respecte pas les critères académiques de beauté.
- Composition maîtrisée, utilisant perspective et diagonales.
- Références artistiques :
- Inspiré par Le Concert Champêtre de Titien (1509).
- Évoque Le Jugement de Pâris de Raphaël (1514-1518).
- Signification :
- Représente un tournant vers la peinture pure, libérée des conventions académiques.
- Intègre des sous-genres : nu, nature morte, paysage.
À retenir : Le Déjeuner sur l’herbe incarne la rupture avec l’académisme par une peinture réaliste, provocante et culturellement référencée, annonçant la modernité picturale.
Édouard Manet et ses œuvres majeures
1. Édouard Manet : figures et modèles
- Victorine Meurent : modèle principal, femme nue représentée avec une naïveté impudique qui engage directement le spectateur, soulignant l’instant de la découverte du tableau.
- Présence d’hommes vêtus à la mode contemporaine, notamment Eugène Manet à gauche, renforçant le contraste entre le modèle et son entourage.
2. Olympia (1863)
| Aspect | Description |
|---|---|
| Exposition | Salon de 1865 |
| Sujet | Représentation scandaleuse d’une courtisane recevant un client, symbolisé par les fleurs |
| Composition | Pose frontale, regard direct, nudité réaliste et non idéalisée |
| Style | Peint avec une apparente « maladresse » selon les normes académiques |
| Érotisme | Main posée sur le sexe, paravent vertical proche du sexe, chat noir aux pieds rappelant la sexualité féminine |
| Signification | Capture un instant provocant, contribuant à l’autonomisation de l’art par la mise en avant de l’histoire de l’art |
| Sources d’inspiration | « La Vénus d’Urbino » de Titien (1538) transformée en scène prostitutionnelle, clin d’œil à « La Maja Vestida/Desnuda » de Goya (1800) |
À retenir : Olympia choque par sa représentation frontale et réaliste de la prostitution, brisant les codes académiques et affirmant l’autonomie de l’art.
3. Musique aux Tuileries (1862)
- Illustration de la modernité selon Baudelaire, scène de la vie parisienne bourgeoise du 19e siècle.
- Dépeint l’homme moderne dans un événement culturel, avec un contraste visuel marqué entre femmes en blanc et hommes en noir.
- Présence d’enfants, soulignant la diversité sociale et générationnelle dans ce cadre mondain.
À retenir : Musique aux Tuileries est une peinture emblématique de la modernité, montrant la société parisienne dans ses codes et ses contrastes.
Charles Baudelaire et la modernité
1. Charles Baudelaire et la modernité
Charles Baudelaire est une figure centrale de la modernité artistique et littéraire du XIXe siècle. Il incarne la rupture avec les formes classiques et l’exploration de la vie urbaine contemporaine.
2. Modernité selon Baudelaire
- Modernité = expérience du présent, fugace et changeante, opposée à l’éternel classique.
- Baudelaire valorise la modernité comme un état d’esprit, une sensibilité à la vie urbaine, à la diversité sociale et aux contradictions du monde moderne.
- Il introduit la notion de "beauté moderne", qui inclut l’éphémère, le trivial, et le quotidien.
3. Baudelaire et la peinture moderne
- Baudelaire admire les peintres qui capturent la vie moderne, notamment Édouard Manet.
- Il valorise la peinture à hauteur d’homme, c’est-à-dire un point de vue égal à celui du spectateur, sans idéalisation ni surélévation.
- La peinture moderne montre la multiplicité des solitudes dans la foule urbaine, comme dans "Le Balcon" (1868-1869) où trois personnages regardent dans trois directions différentes, symbolisant l’isolement individuel au sein du groupe.
4. Thèmes clés dans la modernité baudelairienne
| Thème | Description | Exemple pictural |
|---|---|---|
| Solitude urbaine | Individus isolés malgré la proximité sociale | Le Balcon |
| Contrastes sociaux | Coexistence de différentes classes sociales dans un même espace | La Serveuse de bocks (1879) |
| Travail et loisir | Juxtaposition du monde du travail et du monde du loisir, révélant les tensions sociales | Un bar aux Folies-Bergères (1882) |
| Contact avec le spectateur | Regard direct des personnages vers l’observateur, créant une interaction et une prise de conscience | La Serveuse de bocks, Un bar aux Folies-Bergères |
5. Innovations formelles et sociales
- La réduction de la gamme de couleurs tout en conservant une belle luminosité, pour exprimer la modernité visuelle.
- La superposition dans la profondeur de champ crée un décalage perceptif, reflétant la complexité du monde moderne.
- La représentation de scènes quotidiennes et populaires, souvent rejetées par le public traditionnel, illustre la volonté de montrer la réalité sociale sans idéalisation.
À retenir :
Baudelaire définit la modernité comme la capture de l’éphémère et du quotidien, révélant la solitude et les tensions sociales dans la vie urbaine, et valorise une esthétique à hauteur d’homme, incarnée notamment par Manet.
La critique d'art par les écrivains
1. La critique d'art par les écrivains
a) La juxtaposition de mondes sociaux dans la critique d'art
- La critique d'art met souvent en tension deux mondes sociaux :
- Bourgeoisie culturelle des sujets représentés
- Réalité industrielle ou populaire (ex. : la gare)
- Cette opposition souligne l’instantanéité et la modernité, par exemple :
- Le regard qui se lève du livre pour observer le monde
- L’image d’un chien endormi, suggérant un temps d’arrêt prolongé
b) Exemples d’œuvres et leur portée critique
| Œuvre | Date | Signification clé |
|---|---|---|
| L’asperge | 1880 | Tableau offert en complément d’une autre œuvre, illustrant la valeur symbolique et commerciale |
| Le citron | 1880 | Représentation minimaliste d’un objet banal ; valorisation de l’acte créatif du peintre |
| Portrait d’Émile Zola | 1868 | Symbole de l’alliance entre artistes contre l’académisme institutionnel |
| Portrait de Mallarmé | 1876 | Représente le poète en méditation, avec motifs chinois rappelant ceux du portrait de Zola |
- Minimalisme : la valeur artistique réside dans la capacité du peintre à transformer n’importe quel objet en œuvre d’art.
c) Charles Baudelaire et la critique d’art moderne
3.1 Repères historiques
- En novembre-décembre 1863, Baudelaire publie « Le peintre de la vie moderne » dans Le Figaro, hommage à Constantin Guys.
- Guys est reconnu pour ses croquis de la guerre de Crimée et de la vie parisienne, vus comme une tentative de capter la vie moderne.
- C’est l’apparition du terme modernité dans le vocabulaire esthétique.
3.2 La notion de modernité chez Baudelaire
- La modernité est définie comme l’essence extraite du moderne, un mélange du transitoire et de l’éternel.
- Elle consiste à saisir ce qu’il y a d’éternel dans l’éphémère, c’est-à-dire la beauté intemporelle au sein des phénomènes passagers.
À retenir : La critique d’art par les écrivains, notamment Baudelaire, introduit la notion de modernité comme la capacité à révéler l’éternel dans le transitoire, valorisant ainsi la vie contemporaine et ses représentations artistiques.
Les impressionnistes : instituant contre institué
1. Définitions clés
- Autoportrait : expression du « je » personnel, évitant le coût d’un modèle.
- Peintre Moderne : saisit rapidement le monde tel qu’il est et tel qu’il le perçoit.
- Impressionnistes : cherchent à représenter l’impression fugace d’un moment, notamment par la couleur, la lumière ou la forme.
2. Repères historiques
| Date | Événement clé | Signification |
|---|---|---|
| 1874 | 1ère exposition collective indépendante | Protestation contre l’académisme, création d’une contre-institution artistique. |
| Effort collectif pour imposer une nouvelle manière de faire de l’art. | ||
| Peintres indépendants du Salon et de l’Académie, se démarquant sur le marché de l’art. | ||
| Réception critique hostile : surnommés « les impressionnistes » de façon péjorative. |
3. Naissance de la critique d’art par les écrivains
-
Critiques d’art : médiateurs indispensables pour l’Art Moderne.
-
Édouard Manet : figure centrale soutenue par trois écrivains majeurs :
- Charles Baudelaire : voit Manet comme un peintre moderne.
- Émile Zola : considère Manet comme un peintre naturaliste.
- Stéphane Mallarmé : perçoit Manet comme un peintre impressionniste.
-
Stéphane Mallarmé (1876), dans The Impressionists and Edouard Manet :
- Décrit la mutation de la peinture au 18ème siècle.
- Déclare que l’art impressionniste est démocratique.
À retenir : Les impressionnistes incarnent l’instituant face à l’institué, en créant une nouvelle institution artistique indépendante, démocratique et moderne, rompant avec l’académisme traditionnel.
Marchands de tableaux et évolution du marché de l'art
1. Marchands de tableaux et galeries marchandes
- Nouveau système de commercialisation des œuvres d’art basé sur les marchands de tableaux et les galeries d’art.
- Exemples de marchands influents :
- P. Durand-Ruel : galerie dédiée aux œuvres impressionnistes.
- A. Vollard : soutien à Cézanne et Picasso.
- D.H. Kahnweiler : promoteur du cubisme.
2. Évolution du marché de l’art et de la valeur des œuvres
| Période | Caractéristiques du marché de l’art | Valeur de l’œuvre | Mode d’échange |
|---|---|---|---|
| Moyen Âge | Artiste engagé par un commanditaire, contrat de travail | Valeur définie sur le marché du travail | Pas de transfert de propriété |
| Renaissance | Valorisation de l’artiste et de son savoir-faire individuel | Marché des artistes hiérarchisé | Apparition d’un marché d’œuvres |
| 19ème siècle (France) | Pratiques commerciales appliquées aux œuvres d’art exigeantes | Valeur commerciale liée à la demande | Marché structuré avec galeries et marchands |
3. Évolution institutionnelle du marché de l’art en France (fin 19e siècle)
- 1881 : L’État cesse d’organiser le Salon Officiel, confié à la Société des Artistes Français → victoire des artistes modernes.
- 1884 : Création de la Société des Artistes Indépendants qui organise le Salon des Indépendants :
- Sans jury, sans sélection, sans récompenses.
- Alternative au Salon officiel, favorisant la liberté artistique.
À retenir : Le marché de l’art s’est transformé d’un système corporatif à un marché commercial structuré, où les marchands et galeries jouent un rôle central dans la valorisation et la diffusion des œuvres modernes.
Les capitaux selon Bourdieu
1. Évolution du marché de l’art au 19ème siècle
-
1800 : L’art noble rejette toute association avec les œuvres commerciales.
-
1850 : Les œuvres appartiennent aux artistes, qui négocient directement leur prix.
-
1870 : Les impressionnistes instaurent un nouveau système artistique :
- Remplace le système étatique.
- Ne tient plus compte de la durée ou rapidité d’expédition des œuvres.
- Les marchands de tableaux signent des contrats avec les artistes.
- L’artiste devient salarié du marchand, engagé à lui remettre toute son œuvre.
- Revenus mensuels garantis, avec de nombreuses discussions sur les conditions.
- Système initié par P. Durand-Ruel, permettant aux artistes de vivre de leur art.
-
Fin 19ème siècle : La valeur des œuvres devient une valeur fiduciaire, c’est-à-dire liée à la confiance.
- La signature de l’artiste augmente cette valeur fiduciaire.
2. Les capitaux selon Pierre Bourdieu
| Type de capital | Définition | Caractéristiques principales |
|---|---|---|
| Capital économique | Argent et ressources financières détenues | Inégalement réparti entre les individus |
| Capital culturel | Connaissances, compétences, et biens immatériels hérités ou acquis | Intériorisé, immatériel, inégal ; absence peu ressentie si faible |
| Capital social | Réseaux et relations sociales | Immatériel, lié aux connexions sociales |
| Capital symbolique | Prestige et reconnaissance sociale | Dépend du jugement des pairs (ex : artistes évaluant d’autres artistes) |
À retenir : Le capital symbolique est la forme de capital qui confère du prestige reconnu par un groupe social spécifique.