Définition et fondements de la science politique
1. Définition et fondements de la science politique
La science politique étudie le fonctionnement réel du monde politique, sans chercher à dicter comment il doit fonctionner, contrairement au droit qui prescrit les normes régulant les rapports sociaux. Elle adopte une posture neutre, en mettant de côté les opinions politiques pour analyser les logiques cachées de la réalité politique (Weber : regard « désenchanteur », Bourdieu : regard « démystificateur »).
2. Relations entre science politique et politique
- La science politique traite continuellement de politique, mais s’efforce de ne jamais être politique.
- Elle observe les pratiques politiques, sans adhérer aux engagements militants, qui ne reposent pas toujours sur une connaissance approfondie des causes défendues.
- Le suffrage universel est limité aux citoyens ayant le droit de vote (nationalité, âge), et la compétence politique est socialement inégale (Daniel Gaxie, Le cens caché, 1978).
3. Pourquoi définir la science politique ?
- La définition préalable est essentielle à toute démarche scientifique (Durkheim, Les règles de la méthode sociologique, 1895).
- Elle permet de clarifier les termes et de rompre avec les prénotions.
- Difficultés : absence de définition consensuelle de la science politique, et débat sur la notion même de « science » et de « politique ».
4. Science politique vs sociologie politique
| Aspect | Science politique | Sociologie politique |
|---|---|---|
| Origine du terme | « Sciences politiques » (Émile Boutmy, 1871) | Approche sociologique des phénomènes politiques |
| Institutionnalisation | Création de l’AFSP (1949), agrégation (1973), départements universitaires | Influence des sociologues (Durkheim, Weber, Bourdieu) |
| Évolution au XXe siècle | Diversification des objets d’étude | Sociologisation de la discipline |
5. Qu’entend-on par « politique » ?
- La notion de politique est indéterminée : les faits deviennent politiques par un processus de politisation.
- Politisation : processus par lequel des questions ou pratiques acquièrent une signification politique et sont appropriées par des acteurs du champ politique (R. Lefebvre).
- Agenda politique : ensemble des problèmes perçus comme nécessitant un débat public ou une intervention des autorités.
- Politiques publiques : décisions mises en œuvre par une autorité publique.
« Rien n’est politique, tout est politisable, tout peut devenir politique » (Michel Foucault, 2005).
- La politique est une notion polysémique, pouvant être nom masculin, féminin ou adjectif.
- Distinction importante :
- La politique (au sens large, selon Weber) est un concept vaste englobant toutes les activités liées à la gestion du pouvoir.
- Le politique désigne plus spécifiquement l’État et ses institutions.
À retenir : La science politique analyse objectivement le fonctionnement du politique, en dépassant les opinions et en étudiant les processus de politisation qui transforment des questions sociales en enjeux politiques.
Qu'est-ce que la science politique ?
1. La politique et l’État
- L’État est la forme dominante d’organisation politique moderne, mais pas exclusive : certaines sociétés ont du politique sans État.
- La politique existe dans toute société car l’homme est un animal social et donc politique (Jean-William Lapierre : « il n’y a pas de sociétés humaines sans tensions ni conflits »).
- Le politique gère et régule ces conflits pour assurer le bon fonctionnement social.
2. Définition du politique
Le politique concerne le gouvernement d’une société dans son ensemble, avec une notion de gouvernement au sens large :
| Aspect du gouvernement | Description |
|---|---|
| Capacité des gouvernants | Diriger la société, orienter les comportements, promulguer et faire respecter des règles |
| Espace d’activités et conflits | Lutte autour des orientations du gouvernement |
| Activité | Influence exercée par partis, mouvements sociaux, militants, électeurs |
| Action publique | Décisions prises par les détenteurs du pouvoir |
3. La science politique
- Étudie tout ce qui concerne le gouvernement (au sens large) d’une société et l’activité de gouvernement.
- Est une science sociale, s’intéressant au fonctionnement des sociétés humaines.
4. La scientificité des sciences sociales
- La scientificité est débattue : sciences dites « dures » vs « molles ».
- L’épistémologie étudie la nature et la méthode des sciences.
- Auguste Comte voulait une « physique sociale » avant de créer la sociologie.
- La science ne cherche pas la vérité absolue mais une rectification continue des erreurs (Gaston Bachelard).
- La méthode scientifique repose sur une observation rigoureuse et un contrôle des modalités de travail.
- En science politique, cette méthode est empruntée à la sociologie.
5. La méthode sociologique en science politique
Fondée sur des principes classiques exposés par Durkheim et Bourdieu, elle se résume par la règle des 3 C (Bachelard) :
| Étape | Description |
|---|---|
| Conquis | Rompre avec les prénotions, rester objectif (neutralité axiologique de Weber), éviter l’ethnocentrisme |
| Construit | Utiliser des théories et concepts pour donner un sens scientifique à la réalité |
| Constaté | Vérifier par une enquête empirique (analyse documentaire, entretiens, sondages, observation participante) |
À retenir : La science politique analyse le gouvernement d’une société en appliquant une méthode rigoureuse, objective et empirique issue de la sociologie.
La méthode sociologique en science politique
1. Le pouvoir : définitions et approches
Le pouvoir est une notion centrale en science politique, indissociable de la vie sociale et politique. Il se définit comme la capacité d'imposer une volonté à autrui, même contre sa résistance.
a) Trois approches du pouvoir
- Substantialiste : le pouvoir comme une substance ou une ressource.
- Institutionnaliste : le pouvoir incarné par des institutions.
- Interactionniste : le pouvoir comme relation sociale.
Le pouvoir n’existe que s’il s’exerce, il est relationnel et implique une relation sociale.
b) Définitions clés du pouvoir
- Max Weber : « Toute chance de faire triompher, au sein d’une relation sociale, sa propre volonté, même contre des résistances ».
- Robert Dahl : « A exerce un pouvoir sur B dans la mesure où il obtient de B une action que ce dernier n’aurait pas effectuée autrement ».
- Michel Foucault : le pouvoir consiste à « conduire des conduites ».
c) Implications majeures du pouvoir
- Le pouvoir repose sur une distribution inégale des ressources (force, capital social, prestige, diplôme).
- Il porte atteinte à la liberté d’autrui, agissant sur ses possibilités d’action.
- Il est lié à la gestion des intérêts : exercer, empêcher ou trancher des conflits d’intérêts.
2. Le pouvoir politique : définition et spécificités
Le pouvoir politique est l’instance chargée de la régulation des conflits dans une société.
| Spécificités du pouvoir politique | Description |
|---|---|
| Universalité | S’applique à l’ensemble d’une société donnée. |
| Primauté | C’est le pouvoir le plus fort, définissant les limites des autres pouvoirs. |
| Monopole de la coercition et légitimité | S’exerce grâce au monopole de la force et au consentement des individus. |
3. Formes d’incarnation du pouvoir politique
Le pouvoir politique peut se manifester sous des formes très diverses, plus ou moins institutionnalisées.
a) Exemple : sociétés primitives (Pierre Clastres)
- Sociétés égalitaires, sans accumulation de biens, fondées sur l’économie d’abondance.
- Le pouvoir politique est indifférencié et non institutionnalisé.
- Le chef est un leader charismatique (bon chasseur, orateur, modérateur), mais sans pouvoir coercitif.
- Il ne peut imposer de décisions par la parole ou la violence.
Dans ces sociétés, le pouvoir politique est un rôle social fondé sur la légitimité morale et non sur la contrainte.
Le pouvoir politique et ses formes
1. Le pouvoir politique dans les sociétés primitives
- Selon Pierre Clastres, dans certaines sociétés primitives :
- Le chef n’a pas d’autorité coercitive ni de pouvoir de commandement.
- La parole du chef n’a pas force de loi.
- Le chef doit constamment montrer que sa fonction est innocente.
- Le pouvoir politique n’est pas concentré dans la chefferie, mais dans la société entière.
- Ces sociétés sont sans État et contre l’État, cherchant à empêcher toute forme d’inégalité ou de pouvoir individuel centralisé.
Le pouvoir politique est universel et immanent au social, même dans les sociétés sans État.
2. Pourquoi obéit-on au pouvoir politique ?
a) Une question fondamentale
- L’obéissance est au cœur de l’évolution humaine, car elle conditionne la capacité à suivre ou résister aux ordres.
- Exemple historique (Christopher Browning, Des hommes ordinaires, 1992) :
- Un bataillon de policiers allemands ordinaires a commis des crimes de masse par obéissance aux ordres.
- Malgré la possibilité de désobéir sans sanction immédiate, la majorité a obéi.
- Étienne de la Boétie (Discours de la servitude volontaire, 1549) souligne que la puissance d’un tyran dépend de la volonté d’obéir des sujets.
- Erwin Goffman (Relations in Public, 1971) interroge pourquoi les gens obéissent plutôt que de résister activement.
b) La coercition : usage et menace
- Le pouvoir politique repose sur la possibilité d’exercer la coercition (contraintes physiques, légales, économiques).
- Philippe Braud (2009) : un pouvoir est politique s’il détient le monopole de la coercition garantissant l’application du droit.
- L’obéissance ne résulte pas toujours de l’usage effectif de la contrainte, mais souvent de la menace de son usage.
- L’obéissance est aussi le fruit de la socialisation et du désir de conformité sociale.
- Jean-Jacques Rousseau (1762) : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ».
c) Légitimité et légitimation
- Le pouvoir politique s’appuie sur la légitimité, c’est-à-dire la reconnaissance par les gouvernés de la validité du pouvoir.
- La légitimité est essentielle pour que le pouvoir soit accepté sans recours systématique à la coercition.
3. Synthèse comparative des formes de pouvoir politique
| Critère | Pouvoir dans sociétés primitives | Pouvoir politique étatique classique |
|---|---|---|
| Source du pouvoir | Société dans son ensemble | Institution centralisée (État, chef) |
| Autorité coercitive | Absente ou très limitée | Monopole de la coercition |
| Obéissance | Basée sur le rejet de l’inégalité | Basée sur la menace et la légitimité |
| Légitimité | Fondée sur la participation collective | Fondée sur la loi, la tradition ou le contrat social |
| Fonction du pouvoir | Empêcher l’émergence d’un pouvoir individuel | Maintenir l’ordre et appliquer le droit |
Le pouvoir politique est toujours présent, mais ses formes et modes d’exercice varient selon les sociétés.
À retenir : Le pouvoir politique repose sur la capacité à faire obéir, qui combine coercition effective ou potentielle, socialisation, légitimité et désir d’intégration sociale.
L'obéissance au pouvoir politique
1. Légitimité et obéissance
- Obéissance au pouvoir nécessite la croyance en la légitimité du commandement ou de la règle, partagée par la communauté.
- Légitimité : qualité d’un pouvoir accepté non par la coercition, mais par le consentement libre de la population (Dictionnaire de la science politique, 1998).
2. Les 3 types idéaux de légitimité selon Max Weber
| Type de légitimité | Fondement principal | Exemple / caractéristique |
|---|---|---|
| Traditionnelle | Croyance dans le caractère sacré des traditions | Pouvoir héréditaire, monarchie traditionnelle |
| Légale-rationnelle | Croyance en la légalité d’un ensemble de règles écrites | États modernes, démocratie représentative |
| Charismatique | Croyance dans les qualités extraordinaires d’un chef | Leaders révolutionnaires, figures charismatiques |
- Ces types peuvent se combiner.
- La légitimation est le processus d’imposition et de maintien de cette croyance.
- La communication politique sert à réaffirmer constamment la légitimité des détenteurs du pouvoir.
3. La socialisation politique
- Socialisation : mécanismes et processus par lesquels les individus intègrent attitudes, valeurs et représentations pour s’intégrer socialement.
- Principales instances de socialisation :
- Famille
- École
- Pairs (amis, conjoint, entourage)
- Médias
- La famille et l’école jouent un rôle majeur dans la formation de l’obéissance politique.
4. Facteurs de l’obéissance au pouvoir politique
- Facteurs sociologiques : coercition, légitimité, socialisation.
- Facteurs psychologiques : illustrés par l’expérience de Milgram (1974).
5. Expérience de Milgram sur la soumission à l’autorité
- Objectif : mesurer jusqu’où un individu obéit à des ordres contraires à sa morale.
- Dispositif :
- Maître (participant) donne des chocs électriques à un élève (complice) en cas d’erreur.
- Intensité des chocs : 45 à 450 volts.
- Savants (autorité légitime) ordonnent de continuer.
- Simulation des réactions de l’élève : plaintes, cris, silence supposant perte de connaissance.
- Relances du savant : 4 injonctions croissantes pour continuer.
a) Résultats clés
- Tous acceptent de participer.
- Tous vont au moins jusqu’à 135 volts.
- Moyenne des chocs maximaux : 360 volts.
- 62 % infligent le choc maximal (450 volts), potentiellement mortel.
b) Trois facteurs expliquant l’obéissance
- Déresponsabilisation personnelle (le maître n’est pas responsable).
- Autorité perçue comme légitime.
- Conformisme social.
- Variante sans injonctions : très peu utilisent le choc maximal.
- Conclusion : l’homme peut obéir aveuglément à une autorité légitime, commettant des actes graves.
- Concept d’« impensable banalité du mal » (Hannah Arendt).
À retenir : L’obéissance politique repose sur la croyance partagée en la légitimité du pouvoir, renforcée par la socialisation et la perception d’une autorité légitime, ce qui peut conduire à une soumission même face à des ordres moralement répréhensibles.