Michel Foucault — Le sujet, le pouvoir et la société de surveillance
1. Le sujet : une construction historique
- Sujet : être capable de dire « je », non pas une essence stable, mais une construction sociale.
- Subjectivation : processus par lequel un individu devient un sujet selon les normes, savoirs et pratiques de son époque.
- Le sujet se forme et se transforme à travers les discours, institutions et pratiques sociales.
2. Histoire de la folie : transformation du regard social
- Au Moyen Âge, le fou était libre, perçu comme porteur d’une autre vérité.
- XVIIe siècle : Grand Renfermement (1656), enfermement des marginaux (fous, prostituées, mendiants).
- La folie devient signe d’écart à la raison, donc à l’humanité (influence de Descartes).
- XIXe siècle : apparition de la psychiatrie, le fou devient un malade dont la vérité est dite par le médecin.
- Discours religieux, moral, médical transforment l’expérience même des fous.
- Exemple : évolution du discours sur l’enfant turbulent → de « méchant » à « TDAH ».
3. Surveiller et punir : naissance de la société disciplinaire
- Ancien Régime : punition spectaculaire, publique, sur le corps.
- Fin XVIIIe siècle : transition vers la prison, punition invisible, correction des âmes.
- Discipline : techniques de contrôle des corps (surveillance, répétition, emploi du temps).
- La discipline s’étend à l’école, l’armée, l’hôpital, les usines → naissance d’une société disciplinaire.
4. Le Panoptique : le pouvoir par le regard
| Caractéristique | Description |
|---|---|
| Architecture | Tour centrale observant tous les détenus sans être vue |
| Effet | Prisonniers s’auto-surveillent, intériorisent le contrôle |
| Pouvoir moderne | Ne frappe plus, mais façonne les comportements |
| Diffusion sociale | Modèle appliqué dans écoles, bureaux, réseaux sociaux |
Le pouvoir moderne est un pouvoir de visibilité et d’auto-surveillance.
5. La norme : un mode de gouvernement diffus
- Passage du jugement légal au jugement normatif : le délinquant devient « anormal ».
- Multiplication des experts (psychiatres, éducateurs) pour évaluer, diagnostiquer.
- Jugement permanent dans tous les domaines (école, santé, social).
- Norme floue, pouvant légitimer des interventions abusives (ex. affaire des « enfants volés » en Angleterre).
6. Le pouvoir productif et la sexualité
- Le pouvoir ne se limite pas à interdire, il produit du savoir, du discours, du désir.
- Sexualité : jamais autant parlée depuis le XVIIe siècle (confessions, médecine, morale).
- Subjectivation par le discours de vérité : se constituer soi-même en parlant de soi.
- Extension à tous les domaines : santé, travail, vie amoureuse, réseaux sociaux.
- Nous sommes poussés à nous produire nous-mêmes, à être « authentiques ».
7. Le biopouvoir : administrer la vie
| Pôle du biopouvoir | Objet d’exercice | Exemples |
|---|---|---|
| Disciplines | Corps individuels | Prison, école, armée, hôpital |
| Biopolitique | Population, phénomènes collectifs | Natalité, mortalité, santé publique |
- Apparition au XVIIe siècle, gestion politique de la vie biologique.
- Le biopouvoir ne tue pas, il fait vivre : surveille, régule, incite.
- Exemples : campagnes de santé publique (« mangez cinq fruits et légumes »).
8. Responsabilité individuelle : nouvelle norme comportementale
- Norme devient comportementale : distinguer « bons comportements » et « comportements à risque ».
- Sujet vu comme entrepreneur de soi-même : « prends-toi en main », « sois performant ».
- Paradoxe : liberté perçue mais encadrée par dispositifs et normes.
- Mode de subjectivation libérale, où la liberté est une forme de contrainte.
9. Dispositifs et subjectivation
- Dispositif : réseau hétérogène d’institutions, lois, savoirs, discours, aménagements matériels qui orientent les conduites.
- Exemple : la salle de classe (règlement, disposition, discours, bulletins).
- Le dispositif ne force pas, il conduit les comportements.
- Subjectivation : autonomie dans l’hétéronomie, marge de manœuvre pour s’approprier ou détourner les contraintes.
10. Pouvoir et résistance
- Le pouvoir est diffus, circulant, jamais total ni uniquement vertical.
- Résistance présente partout, souvent minuscule et quotidienne (langage, style, occupation de l’espace).
- Résistance crée des « lignes de fuite » permettant de se réapproprier le pouvoir.
- Le sujet peut inventer de nouvelles formes de vie à partir des contraintes.
11. Synthèse : le sujet selon Foucault
- Le sujet est une construction historique, non une essence stable.
- Il se forme par les discours, pratiques et institutions.
- Les dispositifs de pouvoir (folie, prison, sexualité, médecine) façonnent comportements et identités.
- Il existe toujours des marges de résistance et de réappropriation.
- Comprendre le pouvoir, c’est comprendre comment nous devenons ce que nous sommes et comment nous pourrions devenir autrement.
Le pouvoir produit le sujet, mais le sujet peut aussi résister et se réinventer.
Jacques Rancière — La politique et le partage du sensible
1. La politique selon Jacques Rancière
- Politique ≠ conquête du pouvoir ni gestion de l’État
- La politique est le moment où les exclus, les invisibles, les “sans-part” se font entendre
- C’est une rupture qui impose l’existence de ceux qui étaient ignorés et réclame leur reconnaissance
2. Le partage du sensible
- Sensible : tout ce qui est visible, audible, perceptible dans une société
- Partage du sensible : organisation sociale de ce qui est perçu, qui peut voir, parler, être écouté
- Ce partage détermine la place sociale de chacun
- La politique est le bouleversement de ce partage
Exemple : Les Gilets jaunes, invisibles socialement, deviennent visibles et audibles, transformant leur cri en parole politique.
- Rancière reprend Aristote :
- Logos = parole raisonnable humaine
- Phonè = cri animal
- La société refuse souvent le logos à certains groupes (pauvres, migrants) dont la parole est perçue comme bruit
- La politique, c’est quand ce bruit devient parole et l’invisible visible
3. Distinction entre police et politique
| Concept | Définition | Fonction principale |
|---|---|---|
| Police | Ordre social global (normes, hiérarchies, institutions) | Maintenir chacun à sa place, organiser qui parle, où, comment |
| Politique | Perturbation de l’ordre policier | Irruption de l’égalité, affirmation des exclus |
- La politique est rare et fugace
- Elle est souvent réintégrée dans un nouvel ordre policier, nécessitant une réactivation constante
4. La démocratie comme pouvoir vide
- Inspiré de Claude Lefort :
- Monarchie : pouvoir incarné (roi, Dieu)
- Démocratie : pouvoir désincarné, lieu symboliquement vide
- Conséquences :
- Personne ne peut dire “le pouvoir, c’est moi”
- Le pouvoir est un objet de débat permanent
- La démocratie est instable et ouverte, source de critique mais aussi de risques (chaos, totalitarisme)
Deux dangers majeurs :
- Que le pouvoir vide devienne une société éclatée sans lien
- Qu’un parti ou un homme prétende incarner tout le peuple (risque totalitaire)
- La démocratie doit rester vivante par les désaccords, interruptions, révoltes, pour maintenir la politique au cœur du social
5. L’égalité, fondement de la politique
- La politique existe parce que les êtres humains sont égaux
- Cette égalité n’est pas à atteindre, elle est déjà là, à faire valoir
- Tous ont la même capacité de parole, pensée, intelligence
- Toute hiérarchie peut être contestée par cette égalité
- Actes politiques :
- Un ouvrier qui écrit de la poésie
- Une femme qui prend la parole publique
- Un sans-voix qui revendique sa dignité
- Ces actes reconfigurent le partage du sensible et élargissent le monde commun
À retenir : La politique est la manifestation de l’égalité en acte, qui bouleverse l’ordre établi et redéfinit qui compte dans la société.
Isabelle Stengers et Alfred North Whitehead — La science, la pluralité et la fabrication du monde
1. Sortir du modèle de la vérité unique
- Depuis la modernité, la science occidentale vise une vérité universelle, excluant croyances et subjectivités.
- Isabelle Stengers critique ce monopole de vérité, soulignant que la science est une pratique située, produite par des communautés avec leurs méthodes, langages et instruments.
- La science ne se contente pas d’observer la réalité : elle fabrique et compose le monde.
2. La pensée de Whitehead — tout est relation
- Alfred North Whitehead propose la philosophie du procès : le monde est un réseau de relations et de devenirs, non d’objets fixes.
- Chaque entité (humaine, animale, matérielle) est en interaction constante, produisant de nouvelles réalités.
- Un fait scientifique est un assemblage complexe (dispositif, protocole, instruments, chercheurs, hypothèses) ; modifier un élément change le fait.
3. L’écologie des pratiques
- Stengers introduit le concept d’écologie des pratiques : chaque domaine (science, art, politique, religion, soin) doit être compris dans son contexte propre avec ses règles et finalités.
- Il existe une pluralité de rationalités, pas une vérité unique.
- Respecter la singularité de chaque savoir (paysan, guérisseur, artiste, scientifique) sans prétendre que tout se vaut.
4. La critique de la “capture” scientifique
- La science a souvent capturé le droit de dire le vrai, excluant les autres savoirs et fermant la discussion démocratique.
- Cette capture réduit les citoyens à l’inaudibilité face aux experts.
- Stengers appelle à réinventer des espaces de rencontre entre savoirs, pour penser avec les autres plutôt que à leur place.
5. Le ralentissement comme geste politique
- Face à la technocratie et à l’urgence, Stengers propose de ralentir pour permettre un dialogue ouvert et attentif.
- Ralentir, c’est penser avec les autres, humains et non humains, et refuser les solutions imposées.
- C’est une écologie de l’attention qui reconnaît la complexité et la pluralité du monde.
6. Whitehead et la nature vivante
- La nature n’est pas inerte : elle est pleine d’expériences, sensations et perceptions.
- Même les objets apparemment muets participent à la réalité.
- Cette vision remet en cause la séparation sujet/objet, humain/non humain.
- Stengers souligne que la modernité a artificiellement séparé nature et culture, séparation à dépasser, notamment face aux crises écologiques.
7. La responsabilité partagée
- Penser en termes d’écologie des pratiques implique une responsabilité partagée.
- Chaque action humaine a des effets multiples et imprévus dans un réseau d’interdépendances.
- Stengers plaide pour une politique de la cohabitation : vivre en reconnaissant les liens entre vivants, techniques et institutions.
- Ce n’est pas mystique, mais pragmatique : construire un monde vivable sans réduire les différences à un seul modèle.
8. Synthèse — la leçon de Stengers et Whitehead
| Points clés | Explications courtes |
|---|---|
| Monde de relations et de devenirs | Rien n’est fixe, tout est interaction et transformation |
| Science comme fabrication du monde | La science participe à la production de la réalité |
| Pluralité des régimes de vérité | Plusieurs pratiques produisent différentes vérités |
| Politique du savoir inclusive et lente | Respect des divers points de vue et dialogue ouvert |
| Philosophie écologique | Penser les connexions, interdépendances et milieux |
La science ne détient pas la vérité unique, elle co-crée le monde avec une pluralité de pratiques et de savoirs.
Bruno Latour — Repenser la modernité et les réseaux du monde
1. Bruno Latour : repenser la modernité et les réseaux du monde
Bruno Latour (1947–2022), philosophe, anthropologue et sociologue des sciences, a profondément transformé notre compréhension de la science, de la politique et de la nature.
2. La séparation moderne : nature vs société
- La modernité repose sur une division fondamentale depuis le XVIIe siècle :
- Nature : réalité objective, indépendante, étudiée par la science.
- Société : construction humaine, culturelle, politique.
- Cette séparation, appelée la Constitution moderne, attribue aux scientifiques la gestion des faits, et aux politiques celle des valeurs.
- Latour conteste cette séparation, affirmant qu’elle n’a jamais existé réellement : nature et société sont toujours entremêlées.
À retenir : La séparation nature/société est un mythe moderne, une croyance collective, pas une réalité.
3. Les hybrides : objets entre nature et société
- Nous vivons entourés d’hybrides mêlant nature, technique et culture.
- Exemples d’hybrides :
- Climat : phénomène physique + enjeu politique et économique.
- Vaccin : produit scientifique + question de confiance et santé publique.
- Smartphone : objet technologique + outil social et politique.
- La modernité prétend séparer ces domaines, mais ils sont en réalité indissociables.
4. L’anthropologie des modernes
- Latour adopte une posture d’anthropologue pour étudier la science.
- Dans La vie de laboratoire (1979), il montre que la science est une construction collective :
- Les faits scientifiques résultent d’un travail de négociation, d’interprétation et de coopération entre humains et instruments.
- La science est donc humaine et sociale, traversée par des réseaux d’acteurs.
5. La théorie de l’acteur-réseau (ANT)
| Concept | Définition et rôle |
|---|---|
| Acteur | Tout élément humain ou non-humain qui agit |
| Actant | Un acteur qui influence ou fait faire quelque chose |
| Réseau | Ensemble d’acteurs et actants interconnectés |
- Le monde est un réseau d’acteurs humains et non-humains (machines, objets, idées, animaux).
- Exemples d’actants : carte GPS, feu rouge, loi, virus, ordinateur.
- Le social est donc un tissu d’interactions entre humains et non-humains.
6. Le social comme réseau de traductions
- Le social n’est pas une substance fixe, mais un processus de traduction.
- Chaque actant transforme et transmet ce qu’il reçoit :
- Un scientifique traduit des observations en données.
- Une machine traduit une action humaine en effet mécanique.
- Une loi traduit une norme en comportement.
- Comprendre la société, c’est cartographier ces réseaux complexes.
7. Le tournant écologique : un nouveau contrat naturel
- Latour annonce la fin du monde moderne : fin de la croyance en un monde objectif et séparé.
- Les crises écologiques montrent que nous sommes interdépendants dans un monde commun.
- Il faut établir un nouveau contrat terrestre entre tous les êtres vivants et non vivants.
- L’objectif n’est plus de sauver la planète comme objet extérieur, mais de vivre avec elle.
8. La politique de la composition
- Cette nouvelle politique vise à construire collectivement des mondes habitables.
- Elle associe savoirs scientifiques, expériences locales, valeurs culturelles et affects.
- C’est une politique fragile, pragmatique et lente, qui écoute aussi les acteurs oubliés (rivières, sols, insectes, objets).
- Elle repose sur la reconnaissance des interdépendances entre humains et non-humains.
9. Synthèse des apports de Latour
- Nous vivons dans un réseau d’acteurs reliés, pas dans un monde séparé nature/société.
- La science est impliquée dans la fabrication du monde, pas extérieure à lui.
- La politique doit être repensée comme une composition de mondes communs, non comme domination.
- L’enjeu écologique est ontologique : il concerne notre manière d’exister ensemble.
À retenir : Latour nous invite à penser la société comme un réseau d’acteurs humains et non-humains, où science, politique et nature sont indissociables. La crise écologique impose un nouveau contrat terrestre fondé sur la reconnaissance des interdépendances.