Les paradoxes de l'édition et le choix des variantes
1. Les paradoxes de l'édition
L'édition d'un texte ancien présente un double paradoxe philologique :
- Proximité avec l'intention de l'auteur : le but est de restituer le texte tel que l'auteur l'a voulu.
- Accessibilité pour le lecteur moderne : pour rendre le texte compréhensible, l'éditeur doit parfois s'éloigner de la forme originale.
Ces paradoxes se traduisent par des choix éditoriaux qui orientent la lecture, notamment dans la graphie et la langue.
a) Exemple : Rabelais et Gargantua
- En 1537, l'édition passe d'une typographie gothique (visée populaire) à une romaine (plus érudite et publique).
- Rabelais adapte progressivement son français, ce qui complique le choix de la version à éditer.
- Les éditions modernes influencent la lecture par leurs choix orthographiques et typographiques, risquant d'imposer une interprétation.
2. Le choix des variantes
L'éditeur doit choisir entre différentes variantes textuelles issues des manuscrits ou éditions anciennes.
- Recensement des variantes : il s'agit de comparer toutes les versions disponibles.
- Critère traditionnel : choisir la version avec le moins de fautes.
- Position actuelle : toutes les variantes ont une signification et doivent être comparées pour comprendre l'évolution du texte.
| Aspect | Ancienne approche | Approche moderne |
|---|---|---|
| But | Trouver la version "correcte" | Étudier toutes les variantes |
| Traitement des fautes | Éliminer les erreurs | Considérer les variantes comme signifiantes |
| Rôle de l'éditeur | Restituer un texte unique | Présenter un texte critique avec variantes |
À retenir : L'édition critique est un compromis entre fidélité à l'auteur et lisibilité, nécessitant un choix éclairé parmi les variantes qui enrichissent la compréhension du texte.
Critères de sélection d'une version de texte
1. Critères de sélection d'une version de texte
La sélection d'une version de texte repose principalement sur la proximité avec la main de l’auteur. Cela signifie privilégier :
- Le manuscrit autographe (écrit directement par l’auteur).
- Ou, à défaut, la version la plus proche des premières couvertures (premières éditions).
a) Contexte historique
- Avant le 18e siècle, les manuscrits autographes sont plus fréquents.
- Après le 18e siècle, la fabrication industrielle du livre entraîne la disparition du manuscrit autographe.
- Le texte passe par un processus complexe : auteur → manuscrit → éditeur → copies → corrections → validation → impression → censure.
- Ce processus détruit souvent le manuscrit original, rendant difficile l’accès à la version authentique.
b) Deuxième critère : la dernière version revue par l’auteur
- Lorsque le manuscrit autographe est absent, on privilégie la dernière version corrigée et validée par l’auteur.
- Ce choix est souvent arbitraire, car plusieurs versions peuvent coexister.
- La transparence scientifique impose d’expliquer clairement le choix éditorial, en précisant quel exemplaire a été retenu.
À retenir : La version choisie doit être la plus proche possible de l’intention et de la main de l’auteur, en justifiant toujours le choix effectué.
Les usages des variantes par les éditeurs et chercheurs
1. Usages des variantes par les éditeurs et chercheurs
L’éditeur s’appuie sur des bases bibliographiques (ex. catalogue national BNF) pour situer les éditions, mais ces sources ne sont pas infaillibles. Le principe chronologique guide souvent le travail éditorial.
a) Rôle de l’éditeur
- Peut apporter des clarifications au texte, notamment pour éclaircir des passages obscurs.
- Ces clarifications ne modifient pas nécessairement la pensée originale de l’auteur.
- Doit gérer des variantes issues de multiples éditions, parfois très différentes.
b) Rôle des chercheurs
- Utilisent l’édition critique comme un outil de lecture et d’analyse.
- Attendent une synthèse des variantes quand plusieurs éditions existent.
- Doivent veiller à ne pas simplifier à l’excès (ex. simplification des tropes, métrique, syntaxe) qui pourrait dénaturer le texte.
c) Variantes et parcours éditoriaux
- Les variantes résultent souvent de parcours éditoriaux complexes, avec de nombreuses versions d’un même texte.
- Certaines œuvres à succès, comme Le Cid, ont connu de multiples versions qui se sont imposées malgré des controverses.
| Aspect | Exemple : Le Cid | Contexte |
|---|---|---|
| Réception | Succès populaire | Mais rejet par les dramaturges concurrents |
| Critiques | Accusations de plagiat | Controverse sur l’originalité |
| Respect des règles | Respect des 3 unités (lieu, temps, intrigue) | Normes classiques |
| Problèmes | Absence d’indétermination dans la balance | Question de la complexité morale |
| Bienséance | Non respectée | Contestations morales et esthétiques |
Cette complexité illustre la difficulté à établir une version définitive, entre respect des normes et réception critique.
L’édition critique doit synthétiser les variantes tout en respectant la complexité et la richesse des différentes versions.
Étude de cas : les variantes du Cid de Corneille
1. Variantes du Cid de Corneille : contexte et enjeux
- Le Cid (1637) suscite un débat intense à l’Académie française, qui critique la pièce pour ses écarts aux règles classiques (bienséance, vraisemblance).
- Corneille ne plagie pas, mais la pièce est rééditée avec des variantes pour répondre aux critiques.
- En 1648, le sous-titre change : Le Cid devient une tragédie + (tragédie avec éléments nouveaux).
- En 1660, Corneille publie une version plus conforme aux normes académiques, avec environ 300 vers modifiés.
2. Nature des variantes
| Aspect modifié | Description | Objectif |
|---|---|---|
| Variantes de détails | Ajustements mineurs, corrigés par Corneille 20 ans après | Améliorer la cohérence sans changer l’essence |
| Changement de genre | Passage de la tragicomédie à une comédie plus classique | Adapter la pièce aux attentes du public et de l’Académie |
| Respect des règles | Renforcement des bienséances et de la vraisemblance | Rendre la pièce plus acceptable selon les critères classiques |
- Ces modifications visent à réécrire l’histoire pour qu’elle fonctionne encore, en supprimant les scènes jugées superficielles ou choquantes.
3. Conséquences des variantes
- Le choix de Corneille en 1660 favorise la version académique, plus austère, mais délaisse la version originale qui avait rencontré un grand succès.
- La version de 1637 est souvent négligée, alors qu’elle témoigne des efforts initiaux de Corneille pour corriger sa pièce.
- Les différences entre versions sont suffisamment importantes pour justifier la notion de variantes plutôt que de simples corrections.
4. Variantes dites « perverses »
- Certaines variantes sont qualifiées de « perverses » car elles introduisent des détails inutiles ou contre-productifs.
- Exemple : références à Montaigne et Proust, qui ne servent pas directement la pièce mais enrichissent le texte de manière superflue.
À retenir : Les variantes du Cid illustrent la tension entre succès populaire et exigences académiques, montrant comment une œuvre peut évoluer pour s’adapter aux normes sans perdre totalement son identité.
Les variantes perverses : Montaigne et Proust
1. Montaigne : variantes et réécriture continue
- Éditions majeures : 1580, 1588, 1595 (posthume)
- Montaigne a beaucoup réécrit ses Essais entre ces éditions, ajoutant notamment des exemples et des réflexions nouvelles.
- Exemple notable : il s’étonne que l’on ne pense pas à la souffrance animale.
- Ces ajouts ne sont pas contradictoires mais peuvent dérouter le lecteur par leur abondance et leur diversité.
- L’éditeur joue un rôle d’orientation du goût, en faisant adhérer le lecteur à cette richesse textuelle.
2. Proust : variantes et mise en scène de l’écriture
- Exemple : passage de La Prisonnière (exemple 5b)
- Proust construit un dispositif d’écriture très élaboré, où l’intrigue reflète la psychologie du narrateur (Marcel) et sa relation amoureuse, marquée par une forme d’emprise.
- Pendant environ 15 ans, Proust réécrit un passage sur la météo, montrant une obsession pour ce détail.
- Les variantes de ce passage sont :
- Contradictoires entre elles, sans pouvoir être superposées.
- Révèlent une obsession pour la météo.
- Offrent au lecteur une multiplicité de facettes, empêchant une lecture figée.
- Le lecteur est ainsi libéré de la version unique, confronté à une pluralité de sens.
Les variantes chez Montaigne et Proust ne sont pas des erreurs ou des hésitations, mais des stratégies pour enrichir le texte et engager le lecteur dans une lecture dynamique et multiple.