Le cinéma soviétique sous Staline et l'imposition du réalisme socialiste
1. Le cinéma soviétique sous Staline et l'imposition du réalisme socialiste
a) Contexte général (années 1930-1953)
- Réalisme socialiste imposé en 1934 : doctrine artistique officielle sous Staline, visant à faire du cinéma un outil de propagande et d’éducation.
- Le cinéma doit exalter le peuple en montrant des héros positifs issus des masses populaires.
- La société soviétique est idéalisée, les recherches esthétiques et avant-gardistes sont interdites.
- Le cinéma conserve une dimension de divertissement pour séduire le public tout en diffusant la propagande.
b) Caractéristiques du réalisme socialiste au cinéma
| Aspect | Description |
|---|---|
| Rôle du cinéma | Instrument d’éducation politique et de propagande |
| Héros | Figures positives, souvent issues du peuple ou du prolétariat |
| Représentation | Société soviétique idéalisée, dynamique, joyeuse |
| Esthétique | Style simple, narratif, accessible, rejet des avant-gardes et expérimentations |
| Divertissement | Maintenu pour assurer l’adhésion populaire |
c) Exemples emblématiques
- Les Joyeux Garçons (1934, Grigori Alexandrov) : première comédie musicale soviétique, illustre l’origine populaire des héros et l’image d’un pays dynamique et joyeux, conforme au réalisme socialiste.
d) Contrôle et censure
- À partir de 1936, avec les Grandes Purges et la Grande Terreur, la censure se durcit :
- Interventions à toutes les étapes de la création.
- Multiplication des interdictions de films jugés non conformes.
- Exemples :
- Le Jeune Homme sévère (1936, Abram Room) interdit pour son esthétisme jugé excessif et ses personnages peu conformes aux attentes idéologiques.
- La Carte du Parti (1936, Ivan Pyriev) d’abord refusé, puis approuvé après modifications, illustre la rigueur du contrôle idéologique.
e) Impact de la Seconde Guerre mondiale
- Pendant la guerre, le contrôle sur le cinéma connaît un relâchement temporaire dû à la désorganisation et au besoin de soutenir le moral.
- Le cinéma continue à jouer un rôle de propagande patriotique, valorisant la résistance et l’unité nationale.
À retenir : Sous Staline, le cinéma soviétique devient un outil politique majeur, soumis au réalisme socialiste qui impose une vision idéalisée de la société et des héros populaires, dans un cadre strictement contrôlé par la censure.
Le cinéma du Dégel et la déstalinisation
1. Contexte politique après la mort de Staline
- Nikita Khrouchtchev dirige l’URSS de 1953 à 1964.
- En 1956, au XXe congrès du PCUS, il dénonce les excès du stalinisme : c’est la déstalinisation.
- Cette période, appelée Dégel, se caractérise par une détente internationale et une libéralisation intérieure.
- Les artistes, dont les cinéastes, sont encouragés à participer à la réforme et à revisiter le passé.
2. Caractéristiques du cinéma du Dégel
| Aspect | Description |
|---|---|
| Institutions | Création de l’Union des cinéastes (1957), agrandissement des studios (Mosfilm, Lenfilm), festival de Moscou régulier dès 1959 |
| Liberté artistique | Réapparition de films interdits, moindre censure, éloignement de la propagande stalinienne |
| Thématiques | Accent sur l’individu, son monde intérieur, la nature ; retour du doute et des questionnements |
| Style | Recherches stylistiques renouvelées, ton moins héroïque, diversité des voix |
3. Films emblématiques du Dégel
| Film | Réalisateur | Année | Thème principal |
|---|---|---|---|
| Le Quarante et unième | Grigori Tchoukhaï | 1956 | Guerre civile, conflit idéologique, humanité au-delà des camps, impossible sous Staline |
| Quand passent les cigognes | Mikhail Kalatozov | 1957 | Guerre de 1941, amour et souffrance individuelle, vision moins héroïque de la guerre |
Le cinéma du Dégel marque une libéralisation notable avec une censure allégée, une diversité thématique accrue et une nouvelle approche artistique, reflet de la société soviétique en mutation.
Le cinéma sous Brejnev et la période de stagnation
1. Le cinéma sous Brejnev - période de "stagnation"
a) Contexte général
- En 1964, Brejnev succède à Khrouchtchev, marquant la fin du "Dégel".
- La période est caractérisée par une reprise stricte de la censure et une surveillance accrue, malgré une vie quotidienne plus "normalisée".
- Cette époque est appelée la période de stagnation.
b) Une censure bureaucratique renforcée
- La censure s’exerce à plusieurs niveaux :
- Interne aux studios : auto-censure par les professionnels.
- Organismes d’État : notamment le Goskino (Comité d’État pour le cinéma).
- Administrations et groupes divers : dénonciations et interdictions possibles.
- La censure intervient dès l’écriture du scénario et peut imposer des corrections multiples (suppression, modification, ajout de scènes).
- Respect des corrections ≠ garantie d’obtention du visa de sortie.
- Certains films restent victimes de cette censure, sans retour au niveau stalinien mais avec un contrôle rigoureux.
c) Exemple emblématique : La Commissaire (Комиссар, 1967)
| Élément | Description |
|---|---|
| Réalisateur | Alexandre Askoldov |
| Synopsis | Guerre civile (1917-1922), histoire d’une commissaire politique féminine en Ukraine |
| Raisons de l’interdiction | - Présentation jugée anti-soviétique (perte de la féminité et de l’humanité liée à la Révolution)<br>- Sujet sensible sur les Juifs, dans un contexte de guerre des Six-Jours |
| Conséquences | Film interdit, réalisateur exclu des studios et du Parti, interdit de réaliser |
| Sortie | 1988, pendant la Pérestroïka, après reconstitution des négatifs |
d) Films sauvés par l’intervention de Brejnev
- Brejnev, passionné de cinéma, visionnait personnellement des films refusés par la censure.
- Il a parfois validé la sortie de films initialement interdits.
Exemple majeur : Les Pirates du XXe siècle (Пираты XX века, 1979)
- Plus de 120 millions de spectateurs, dont 87 millions la première année.
- Film d’action rejeté par le Komsomol, jugé "étranger" à la culture soviétique et idéologiquement nuisible (karaté vu comme néfaste).
- Brejnev a apprécié ce film où les Soviétiques triomphent, permettant sa sortie.
À retenir : Sous Brejnev, la censure est bureaucratique et omniprésente, mais certains films ont pu sortir grâce à des interventions politiques, notamment celle de Brejnev lui-même.
Le cinéma de la Pérestroïka et la fin de l'URSS
1. Le cinéma de la Pérestroïka
a) Contexte historique
- 1985 : Mikhaïl Gorbatchev accède au pouvoir en URSS.
- Lance les réformes de la Pérestroïka (« restructuration ») et de la Glasnost (« transparence »).
- Objectif : réformer le régime soviétique pour le sauver.
- Résultat : démantèlement de l’URSS en 1991, création de 15 États indépendants.
b) Impact sur le cinéma soviétique
- La libéralisation politique et sociale se traduit par une liberté nouvelle dans la production cinématographique.
- Tous les thèmes et toutes les approches deviennent possibles, y compris des sujets auparavant censurés.
- Apparition de films qui montrent une réalité plus proche du quotidien des citoyens soviétiques, avec des personnages complexes et imparfaits.
c) Film emblématique : La Petite Vera (1988)
- Réalisateur : Vassili Pitchoul.
- Considéré comme un film-phénomène de la Pérestroïka.
- Introduit une liberté de ton inédite dans le cinéma soviétique.
- Présente des personnages avec des défauts, mais attachants, et une représentation réaliste de la vie quotidienne.
- A suscité à la fois enthousiasme et choc, marquant un tournant dans la manière de faire du cinéma en URSS.
À retenir : La Pérestroïka a libéré le cinéma soviétique, permettant l’émergence de films plus libres, réalistes et critiques, reflet des transformations profondes de la société.
Le cinéma russe après la chute de l'URSS
1. Le cinéma russe après la chute de l'URSS
a) Les années Eltsine (1991-1999)
- Contexte socio-économique : Transition brutale vers l’économie de marché, explosion des inégalités, montée de la criminalité.
- Conséquences sur le cinéma :
- Forte baisse des financements publics, déjà amorcée sous Gorbatchev.
- Libération des tabous : augmentation des scènes de violence, de crime, de nudité et de sexualité à l’écran.
- Film emblématique : Le Frère (Брат, 1997, Alexeï Balabanov)
- Succès lié au sujet, à la musique et à l’acteur principal.
- Représente bien les transformations sociales de l’époque.
b) Les années Poutine (2000-...)
| Aspect | Description |
|---|---|
| Contexte politique | Stabilisation économique et sociale, régime de plus en plus autoritaire. |
| Production cinématographique | Environ 200 films produits par an, diversité des genres. |
| Soutien étatique | Renforcement du financement via le Fonds pour le cinéma et le ministère de la Culture. |
| Part de marché | Films russes représentent ~20% des billets vendus avant la guerre en Ukraine, >70% actuellement. |
| Impact de la guerre en Ukraine | Retrait des majors américaines, augmentation du soutien étatique, hausse de la part des films russes. |
c) Deux types de films russes contemporains
| Type de films | Caractéristiques | Exemples |
|---|---|---|
| Films de festival | Œuvres d’auteur, reconnues internationalement, succès public limité en Russie, critiques internes (manque de patriotisme). | Léviathan (2014, Andreï Zviaguintsev) |
| Films populaires | Succès domestique important, difficilement exportés, souvent diffusés via DVD, VOD, plateformes. | 3 secondes (2017), Tchébourachka (2023) |
- Depuis la guerre en Ukraine, le financement public est conditionné à des thèmes patriotiques et politiques.
- Le marché international s’est fortement réduit, les films russes peinent à s’exporter hors des circuits alternatifs.
Le cinéma russe post-soviétique reflète les profondes mutations politiques, économiques et sociales du pays, oscillant entre liberté créative accrue et contrôle étatique renforcé.