Hors du temps : autobiographie et attachement aux lieux
1. Un cinéaste au présent : Olivier Assayas et l’autobiographie
Hors du temps (2024) est un film autobiographique d’Olivier Assayas qui évoque le confinement de 2020 vécu dans la maison familiale à Boullay-les-Troux, lieu central de son enfance et de sa mémoire. Ce lieu, chargé d’histoire personnelle, devient un personnage à part entière, symbolisant l’attachement profond du cinéaste à ses racines.
- Le film met en scène Vincent Macaigne comme double fictionnel d’Assayas, renforçant l’aspect autobiographique.
- La maison familiale, située en vallée de Chevreuse, est un espace de souvenirs intimes, notamment la présence du frère du cinéaste, Michka, et des parents.
- La transmission familiale est soulignée par la volonté du personnage de léguer la maison à sa fille, mêlant légèreté et gravité.
2. La maison familiale : un motif récurrent du cinéma français et d’Assayas
La maison familiale est une figure récurrente dans le cinéma français, souvent menacée de disparition, comme dans Les Dernières Vacances (1947) de Roger Leenhardt. Assayas explore ce thème depuis ses débuts :
| Film | Année | Lien avec le lieu familial |
|---|---|---|
| L’eau froide | 1994 | Tourné dans l’Essonne, lycée Blaise-Pascal |
| Irma Vep | 1996 | Poursuite de l’exploration autobiographique |
| L’Heure d’été | 2008 | Thème de la maison familiale et ses enjeux |
| Après mai | 2012 | Film ouvertement autobiographique |
| Hors du temps | 2024 | Retour au lieu familial pendant le confinement |
3. Tension entre passé et présent : moteur de l’œuvre d’Assayas
- L’attachement au passé est omniprésent, mais le cinéaste cherche aussi à s’en arracher, donnant une importance capitale au présent.
- Cette tension entre attachement et arrachement, entre réel et imaginaire, est une basse continue dans son œuvre.
- Assayas capte l’esprit d’une époque (mode, musique, comportements) sur quatre décennies, offrant un témoignage unique sur la jeunesse et la société.
4. Fondements littéraires, poétiques et politiques
- L’importance accordée à l’époque trouve son origine dans la révolte adolescente d’Assayas, né en 1955, un « très jeune soixante-huitard ».
- Son expérience scolaire difficile et son engagement dans les contestations des années 1970 nourrissent sa vision artistique.
- Cette base politique et existentielle éclaire la complexité de son œuvre, oscillant entre mémoire personnelle et regard critique sur son temps.
À retenir : L’œuvre d’Olivier Assayas est animée par une tension constante entre l’attachement au passé familial et la volonté de vivre pleinement le présent, faisant de la maison familiale un symbole central et un personnage à part entière.
Formation et influences : du lycéen révolté au critique de cinéma
1. Jeunesse et formation intellectuelle
- Assayas, futur cinéaste, est un lycéen révolté, en marge de l’institution scolaire, avec un imaginaire de mauvais sujet.
- Il passe son bac avec un an d’avance, puis obtient une maîtrise de lettres sur Gustave Le Rouge et l’occultisme, influencé par l’univers de Feuillade et des Vampires.
- Il s’intéresse au cinéma mais rejette les écoles classiques et le profil du cinéphile traditionnel.
- Ses goûts sont éclectiques : de Kenneth Anger à Ingmar Bergman, en passant par le cinéma de genre, ses choix sont guidés par un désir authentique ou des rencontres fortuites, non par une volonté académique.
2. Premiers pas dans le cinéma
- Après un passage aux Beaux-Arts, Assayas travaille à Londres sur des effets spéciaux pour Superman (1978) avec Stuart Baird.
- Il côtoie Laurent Perrin, assistant sur Le Prince et le Pauvre (1976), ce qui lui permet une immersion pratique dans le cinéma.
3. Contexte culturel et influences majeures
| Éléments culturels | Impact sur Assayas et son époque |
|---|---|
| Arrivée du punk et renouveau rock | Influence sur la mode, publicité, graphisme, presse, moins sur littérature et cinéma au départ |
| Mouvement situationniste & Guy Debord | Critique du spectateur, influence intellectuelle majeure, notamment visible dans la série Irma Vep |
| Éditions Champ Libre | Source clé pour sa culture intellectuelle, facilitant la lecture de classiques (Dante, Machiavel, Clausewitz, etc.) |
| Scène rock française (Elli et Jacno, Marie et les garçons, Mathématiques modernes) | Références culturelles contemporaines mêlées à la haute culture |
| Graphistes du groupe Bazooka | Influence visuelle et esthétique |
- Assayas est un « jeune homme moderne » sans le look ni le cursus typique des rédacteurs des Cahiers du cinéma.
4. Collaboration avec les Cahiers du cinéma
- La revue connaît une renaissance sous Serge Daney et Serge Toubiana, redevenant un pôle de référence pour la réflexion cinématographique.
- Assayas collabore avec des publications plus pop (Rock & Folk, Métal Hurlant) tout en s’intégrant aux Cahiers.
- Avec Charles Tesson, il forme une jeune garde talentueuse, mêlant tradition et ouverture à de nouveaux horizons.
- Ils initient un numéro spécial de 1984 sur le cinéma de Hong Kong, marquant une ouverture vers des cinématographies moins explorées.
- Assayas participe aussi à des projets collectifs, comme un voyage en Californie avec Serge Le Péron, Serge Toubiana et Raymond Depardon.
À retenir : La formation d’Assayas mêle une révolte adolescente, une culture intellectuelle profonde (situationnisme, haute culture) et une ouverture aux cultures populaires (punk, rock, graphisme), qui le préparent à devenir un critique et cinéaste innovant.
Critique aux Cahiers du cinéma et découverte du cinéma asiatique
1. Renouveau hollywoodien et rôle des Cahiers du cinéma
- En 1982, la revue Cahiers du cinéma rend compte du renouveau technologique et artistique de Hollywood, marqué par des figures comme Francis Ford Coppola, George Lucas et Steven Spielberg.
- Ce renouveau débute avec des films emblématiques tels que Les Dents de la mer (1975) et La Guerre des étoiles (1977).
- La revue souligne l’importance de ce moment historique où Hollywood révolutionne la conception même du cinéma, notamment grâce à la jeune garde incarnée par des critiques devenus réalisateurs comme Olivier Assayas.
2. Découverte du cinéma asiatique
- Sous l’impulsion de Pierre Rissient, les Cahiers du cinéma consacrent un numéro à la découverte du cinéma populaire d’Asie (Chine, Hong Kong, Taïwan).
- Olivier Assayas joue un rôle clé dans la reconnaissance de cette production longtemps méconnue ou dépréciée.
- Cette découverte inclut aussi bien les films de genre que les films d’auteur, révélant un dialogue entre la cinéphilie européenne et le cinéma asiatique.
- Cette ouverture remet en cause la vision pessimiste de certains critiques sur la « fin du cinéma ».
- Les œuvres de réalisateurs comme King Hu, Chang Cheh, Liu Chia-liang, Jackie Chan, Ann Hui, Tsui Hark, Allen Fong, et Hou Hsiao-hsien sont désormais reconnues.
- Le nom de Wong Kar-wai n’est pas encore connu à cette époque.
3. Style et apport critique d’Olivier Assayas
- Assayas est un critique reconnu pour son style élégant, clair et précis, capable de « dire ce qu’il pense » sans artifice.
- Ses articles se concentrent exclusivement sur le film, sans digressions inutiles.
- Il a écrit sur des cinéastes majeurs comme Visconti, Fellini, Fassbinder, Cassavetes, Godard, Truffaut.
- Plusieurs de ses textes sont rassemblés dans Présences. Écrits sur le cinéma (Gallimard, 2009).
- La seconde partie de ce recueil (1993-2008) contient des articles sur des figures comme Louis Feuillade, Jean-Pierre Léaud, et Maggie Cheung, liés à la série Irma Vep.
4. Exemple d’analyse : Robbe-Grillet et le maniérisme
- Dans un article consacré à Robbe-Grillet, Assayas remet en question la doxa des Cahiers qui ne le considère pas comme un « auteur maison ».
- Il met en lumière l’importance du présent dans ses œuvres littéraires et cinématographiques.
- Assayas identifie une « veine cinématographique du maniérisme littéraire » dans le film L’Éden et après (1970).
- Il souligne l’influence de Bergman et Warhol sur Robbe-Grillet, annonçant le style du futur cinéaste.
À retenir : La découverte du cinéma asiatique par les Cahiers et le style critique d’Olivier Assayas ont profondément renouvelé la perception du cinéma mondial, en valorisant à la fois le présent hollywoodien et les cinémas populaires d’Asie.
Art et industrie : la série en tant qu'œuvre
1. Art et industrie dans la production cinématographique
- Le cinéma est à la fois un art collectif et une industrie nécessitant des investissements importants.
- Depuis l’époque des pionniers (Gaumont, Pathé, Edison), la production cinématographique s’est organisée en un système de studio industriel, notamment dominé par Hollywood après la Première Guerre mondiale.
- Parallèlement, le cinéma s’est affirmé comme un art grâce à l’évolution du langage cinématographique, la généralisation du long métrage et les expérimentations d’avant-garde dans plusieurs pays (États-Unis, Allemagne, URSS, France, etc.).
- André Malraux résume cette dualité par la phrase célèbre :

« Par ailleurs le cinéma est une industrie. »
2. La série comme œuvre artistique
- Le débat entre vision industrielle et vision artistique de la série est souvent un faux problème, car la valeur d’une œuvre repose sur l’incarnation des personnages, leur caractère, leurs névroses et leurs désirs.
- Exemple : Irma Vep est une œuvre majeure sur le thème du sexe, de l’amour contemporain, et de la revanche (concept de Jacques Derrida), mêlant gravité, satire et comédie.
- La série doit être appréciée pour sa dimension narrative et émotionnelle, au-delà de sa forme industrielle.
3. Production et contraintes industrielles dans la série contemporaine
| Aspect | Description |
|---|---|
| Initiation du projet | Collaboration entre Olivier Assayas, Ravi Nandan et Sam Levinson (créateur d’Euphoria). |
| Casting | Alicia Vikander, actrice polyvalente (oscars, rôles indépendants et commerciaux), incarne Mira (anagramme d’Irma). |
| Production | HBO, chaîne traditionnelle, impose un calendrier strict avec des créneaux de diffusion réguliers. |
| Organisation du travail | Division du travail typique de la télévision américaine : le réalisateur n’est pas scénariste, ce qui crée des tensions culturelles et organisationnelles. |
- La production télévisuelle exige de livrer les épisodes dans les délais, ce qui peut être éprouvant pour un réalisateur habitué à un contrôle artistique plus libre.
- La collaboration entre cinéma et télévision nécessite donc une adaptation aux contraintes industrielles tout en préservant la qualité artistique.
La série est une œuvre d’art qui s’inscrit dans un cadre industriel, où la réussite dépend de l’équilibre entre créativité artistique et organisation rigoureuse.
Production et réalisation de la série Irma Vep
1. Production et réalisation de la série Irma Vep
La série Irma Vep illustre une forme contemporaine de la politique des auteurs dans le monde des séries, avec Olivier Assayas en artiste complet (scénariste, réalisateur, monteur, négociateur). La production a été précipitée par un créneau de diffusion libéré et la crise du Covid-19, imposant un rythme très rapide de travail, y compris sans fin écrite au départ. Cette urgence créative confère à la série une impression d’art au présent, où la forme reflète le sens.
a) Caractéristiques de la production
- Bilinguisme et distribution internationale : La série est tournée en anglais, avec des acteurs français, suédois, allemands et américains. Les acteurs français parlent anglais sur le plateau et avec l’équipe anglophone, mais français entre eux.
- Cette tendance au tournage en anglais en France est notable dans plusieurs séries contemporaines (ex. The New Look, Balenciaga, Mr Spade).
- Assayas s’inscrit dans cette dynamique, reprenant une démarche initiée dès son film de 1996.
- Collaboration avec le chorégraphe Angelin Preljocaj pour les scènes dansées, s’inscrivant dans une tendance européenne où la chorégraphie rythme la fiction (ex. Babylon Berlin).
b) Monde clos et personnages principaux
La série se déroule dans un espace resserré, centré sur le tournage et l’hôtel où logent les stars, créant un univers à la fois professionnel et spatialement fermé. Ce cadre permet un lien intime entre Assayas et ses acteurs-personnages.
| Personnage | Interprète | Description et rôle clé |
|---|---|---|
| René Vidal | Vincent Macaigne | Quadragénaire névrosé, réalisateur réputé, alter ego d’Assayas (diction, biographie). Crises fréquentes, source de tension et de comédie. |
| Mira Harberg/Irma Vep | Alicia Vikander | Star internationale suédoise, vedette de blockbusters hollywoodiens. Accepte la série comme un long film de 7h, incarnant le métafilm contemporain. |
c) Points clés à retenir
La série Irma Vep est une œuvre où la précipitation de la production et la crise sanitaire renforcent l’impression d’un art vivant et immédiat, incarné par un auteur complet qui mêle création et négociation dans un univers professionnel et spatialement clos.
Le bilinguisme et la distribution internationale illustrent la globalisation des séries contemporaines tournées en France, avec une attention particulière à la chorégraphie comme élément narratif et esthétique.
Les personnages principaux incarnent des figures complexes, mêlant comédie et gravité, et reflètent la biographie et la posture artistique d’Olivier Assayas lui-même.
Les agents de la production : personnages et enjeux
1. Les agents de la production : personnages et enjeux
Le film met en scène plusieurs personnages clés incarnant les différents acteurs de la production cinématographique contemporaine, illustrant les rapports de pouvoir, les enjeux artistiques et commerciaux.
| Personnage | Rôle dans la production | Enjeux et caractéristiques principales |
|---|---|---|
| Eamonn (Tom Sturridge) | Star de cinéma, ancien mari de Mira | Tournage d’une superproduction à Paris, relation complexe avec Mira, symbolise la starification et les tensions personnelles dans la production. |
| Mira Harberg | Actrice principale, égérie | Objet de désir et enjeu commercial (parfum de luxe), figure centrale des conflits personnels et professionnels. |
| Laurie (Adria Arjona) | Ancienne assistante de Mira, épouse du réalisateur Herman | Relation ambivalente avec Mira, joue un rôle de revanche sociale, illustre les rapports de domination dans le milieu. |
| Herman (Byron Bowers) | Réalisateur commercial | Cinéaste sérieux mais peu inventif, représente la figure du réalisateur soumis aux impératifs commerciaux. |
| Gautier de la Parcheminerie (Pascal Greggory) | Milliardaire, financier de la série | Symbole du capitalisme international, détaché de la création artistique, focalisé sur le profit et l’image commerciale. |
2. Enjeux narratifs et symboliques
- La production cinématographique est présentée comme une métasérie, un récit sur le tournage d’une série, avec une réflexion sur la création artistique et ses contraintes.
- La relation entre les personnages illustre les tensions entre vie privée et vie professionnelle, ainsi que les rapports de pouvoir dans l’industrie.
- Le personnage de Gautier incarne la domination économique sur la création artistique, soulignant la place centrale de l’argent dans la production contemporaine.
- La figure de Mira, à la fois actrice et égérie commerciale, symbolise la convergence entre art et marketing.
3. Le contexte artistique et critique
- Olivier Assayas, à travers ces personnages, propose une réflexion sur le cinéma contemporain, mêlant références classiques (Feuillade, Fassbinder) et enjeux actuels.
- Le passage à des productions plus commerciales (ex. Les Destinées sentimentales) marque une évolution dans la carrière du cinéaste, suscitant des débats critiques sur son positionnement entre cinéma d’auteur et cinéma populaire.
- La complexité des personnages traduit la multiplicité des rôles et des intérêts dans la production, entre création artistique, star system, et impératifs financiers.
À retenir : Les agents de la production incarnent les tensions entre création artistique, enjeux commerciaux et rapports de pouvoir, illustrant la complexité du cinéma contemporain.
Le métafilm continue : évolution de l'œuvre d'Assayas
1. Évolution du métafilm chez Olivier Assayas
Le travail d’Assayas sur le métafilm se poursuit avec une complexification des personnages et des enjeux, notamment dans la série Irma Vep (2022). Cette œuvre illustre la continuité et l’évolution de ses thèmes autour du cinéma, de l’identité et du capitalisme culturel.
a) Personnages clés et leurs fonctions
| Personnage | Rôle dans la série | Signification / Fonction symbolique |
|---|---|---|
| Mira Harberg | Actrice principale, incarnation d’Irma Vep | Métaphore de la transformation et de la libération |
| Laurie | Ancienne assistante et ex-compagne de Mira | Représente la revanche sociale et la complexité des relations personnelles dans le milieu du cinéma |
| Herman | Réalisateur commercial, mari de Laurie | Incarnation du cinéma commercial peu inventif |
| Gautier de la Parcheminerie | Milliardaire mécène et financier de la série | Symbole du capitalisme global et de l’influence économique sur la création artistique |
b) Thèmes majeurs
- Métafilm et identité : Mira, en devenant une « Irma Vep passe-muraille », incarne la dissolution des frontières entre personnage et actrice, fiction et réalité.
- Relations de pouvoir : La dynamique entre Mira et Laurie illustre les tensions entre domination et revanche dans le milieu artistique.
- Capitalisme et art : Le personnage de Gautier souligne la domination des intérêts financiers sur la création, où l’image et la notoriété (Mira comme égérie) deviennent des leviers économiques essentiels.
- Cinéma commercial vs cinéma d’auteur : Herman représente le cinéma commercial sérieux mais peu innovant, en contraste avec la dimension plus subversive et métaphorique portée par Mira et la série elle-même.
c) Continuité avec l’œuvre antérieure
- Le vol du collier par Mira dans la série rappelle une scène similaire dans Désordre (1996), mais cette fois-ci avec une motivation narrative claire, illustrant l’évolution du traitement du métafilm chez Assayas.
- La série prolonge la réflexion sur la figure d’Irma Vep, déjà explorée dans le film Irma Vep (1996), en la transposant dans un contexte contemporain et en y intégrant des enjeux sociaux et économiques actuels.
À retenir : Chez Assayas, le métafilm évolue vers une analyse plus complexe des rapports entre identité, pouvoir et capitalisme dans le monde du cinéma contemporain, incarnée par des personnages symboliques et des intrigues imbriquées entre fiction et réalité.