Les journalistes et les stratégies des sources
1. Les journalistes et les stratégies des sources
a) Métaphore et réalité des sources d’information
- La notion de « source » est ambiguë : elle suggère une information naturellement disponible, alors que les journalistes font face à un déluge d’informations et à des sources actives qui cherchent à influencer la production journalistique.
b) Professionnalisation et rationalité stratégique des sources (Phillip Schlesinger, 1992)
- Critique du média-centrisme : les sources ne sont pas passives, elles sont professionnalisées et agissent stratégiquement.
- Les sources fournissent aux journalistes du « prêt à diffuser », facilitant leur travail.
c) Professionnalisation des attachés de presse
- En France, environ 50 000 attachés de presse formés dans des écoles de journalisme.
- Ils maîtrisent les routines journalistiques et anticipent contraintes et attentes des journalistes.
d) Évolution des pratiques
| Côté sources | Côté journalistes |
|---|---|
| Multiplication des invitations et événements spectaculaires (happenings) | Agacement face à l’armada de communicants |
| Remplacement des conférences/communiqués par des événements | Développement du méta-journalisme : critique des usages intéressés des événements |
e) Logique du don et contre-don (Jean Baptiste Legavre, 1992)
- L’efficacité des attachés de presse repose sur un échange implicite : offrir des informations « off » non publiées mais utiles pour la compréhension.
- Cette posture est une « duplicité structurale » : ils ne sont pas la voix dogmatique de leur institution, mais jouent une « trahison contrôlée » envers leurs interlocuteurs.
f) Le pouvoir des définisseurs primaires
- Les journalistes ont un réflexe de se tourner vers les autorités officielles (dirigeants politiques, gouvernement, ministères, élites).
- Ce privilège d’autorité s’appelle l’indexation.
g) Définisseurs primaires et secondaires (Hall, Critcher, Jefferson, 1978)
- Définisseurs primaires : institutions officielles (ex. police, ministère de l’Intérieur) qui cadrent un problème public (ex. délinquance urbaine).
- Définisseurs secondaires : associations, porte-paroles de communautés, experts, souvent marginalisés par manque d’autorité, donc peu repris par les médias.
h) Dynamique du statut de définisseur primaire (Schlesinger & Tumber, 1995)
- Le rôle de définisseur primaire est un processus dynamique, pas un statut fixe.
- Il peut y avoir des voix dissonantes au sein des définisseurs primaires.
- Les journalistes peuvent aussi agir comme définisseurs en construisant des faits sociaux en événements.
i) Stratégies des sources
| Stratégie | Description et exemple |
|---|---|
| Contrôler | Ex : clubs de presse au Japon, où l’accès est très sélectif et conditionné par des règles limitant l’investigation. Contrôle de l’accès à l’information (ex. guerre Afghanistan/Irak). |
| Séduire | (non développé dans la portion fournie) |
À retenir : Les sources sont des acteurs actifs et stratégiques, professionnalisés, qui cherchent à influencer la production journalistique par des pratiques de contrôle, séduction et cadrage de l’information.
Vers une sociologie compréhensive du rapport aux sources
1. Vers une sociologie compréhensive du rapport aux sources
Cyril Lemieux propose une critique compréhensive des pratiques journalistiques, alternative à la critique externe globale. Il analyse comment les journalistes justifient leurs erreurs face aux accusations courantes, en tenant compte des contraintes professionnelles et des relations aux sources.
2. Questions clés posées par Lemieux
- Comment penser l'indépendance, l'intégrité et la responsabilité du journaliste ?
- Quel impact la concurrence médiatique a-t-elle sur les choix journalistiques ?
- Quelles transformations affectent les relations aux sources d'information ?
- Comment gérer les pressions des acteurs politiques et économiques puissants ?
3. Accusations fréquentes contre les journalistes
| Accusation | Description succincte |
|---|---|
| Manque de rigueur | Inexactitudes, absence de vérification |
| Persécution | Confusion entre rôle journalistique et judiciaire |
| Voyeurisme | Exposition excessive de la vie privée |
| Manipulation | Altération des faits, images ou documents |
| Collusion | Relations trop proches avec autorités |
| Corruption | Acceptation de cadeaux, voyages, subventions |
4. Droits et devoirs déontologiques du journaliste
| Droits classiques | Devoirs classiques |
|---|---|
| 1. Libre accès aux sources d'information | 1. Primauté des droits du public |
| 2. Refuser une commande contraire à la ligne éditoriale | 2. Recherche de la vérité |
| 3. Droit à la conscience | 3. Publication de la vérité |
| 4. Être informé des décisions affectant le métier | 4. Respect du droit à la personne |
| 5. Conditions d'emploi assurant indépendance et sécurité | 5. Couverture désintéressée et modeste |
5. Le devoir de rechercher la vérité : gestion des sources
- Validation de l’information : vérification croisée et identification des sources fiables.
- Secret des sources : obligation d’identifier la source, son statut et ses intérêts. Différences culturelles entre États-Unis (plus transparent) et Europe.
- Embargo : silence temporaire justifié par l’intérêt public pour approfondir un sujet.
- Secret d’État : primauté de l’intérêt stratégique sur l’intérêt public.
- Règles de l’entretien : fixer les conditions avant l’entretien, expliquer son usage, questionner les motivations des demandes (off, background, révision).
- Méthodes déloyales : écoutes clandestines et fausses identités ne sont justifiées qu’en absence d’alternative.
6. Droit de libre accès à l'information (révision L1)
- Code de la presse français : le journaliste doit lutter contre les restrictions d’accès aux sources et défendre la liberté d’expression.
- Code de Munich : la presse doit pouvoir recueillir et publier des informations sans entrave pour former l’opinion publique. Le secret ne peut être imposé sans justification.
- Limites juridiques : respect des droits individuels (vie privée) et publics (secret d’État).
- Cas limites : couverture des guerres, terrorisme, catastrophes.
Le rapport aux sources doit être compris dans un cadre professionnel où l’indépendance, la rigueur et la responsabilité s’articulent avec les contraintes du marché, les pressions politiques, et les règles déontologiques.
Étude de cas : l'affaire Sarkozy-Kadhafi
1. Étude de cas : l'affaire Sarkozy-Kadhafi
L'affaire Sarkozy-Kadhafi illustre les enjeux complexes du journalisme d'investigation face aux relations entre pouvoir politique et intérêts privés, ainsi que les difficultés d'accès à l'information dans des contextes sensibles.
a) Contexte de l'affaire
- Nicolas Sarkozy est accusé d'avoir reçu des financements illégaux de la part de la Libye de Mouammar Kadhafi lors de sa campagne présidentielle de 2007.
- Cette affaire met en lumière les limites du devoir de transparence et les obstacles à la recherche de la vérité dans les enquêtes journalistiques sur les liens entre dirigeants politiques et régimes étrangers.
b) Enjeux journalistiques
- Difficulté d'accès aux documents officiels : malgré les lois sur la transparence (Freedom of Information Act aux États-Unis, réglementation européenne), certains dossiers restent classés ou difficiles à obtenir, notamment ceux concernant le financement des partis politiques.
- Secret des sources : les journalistes doivent souvent protéger leurs informateurs, surtout dans des affaires sensibles, ce qui complique la vérification et la publication des informations.
- Équilibre entre secret d'État et intérêt public : les journalistes doivent naviguer entre la défense des intérêts stratégiques (sécurité nationale, politique étrangère) et le droit du public à être informé.
c) Déontologie et pratiques
- Validation rigoureuse des informations : recoupement des sources, identification claire des informateurs, et correction rapide des erreurs sont essentiels pour garantir la fiabilité.
- Embargo et négociations : les journalistes peuvent recevoir des informations sous embargo, leur permettant de préparer une enquête approfondie, mais doivent rester vigilants face aux fuites ou manipulations.
- Règles de la conversation : transparence sur les conditions d'entretien, respect des accords (off the record, background), et refus possible de relecture ou modification par les sources pour préserver l'indépendance éditoriale.
À retenir : L'affaire Sarkozy-Kadhafi illustre la tension permanente entre le devoir d'informer le public et les contraintes imposées par les pouvoirs politiques, la confidentialité des sources et les limites légales à la transparence.